Apprendre une langue ou l'acquérir : qu'est-ce qui change en classe ?
Des élèves qui réussissent leurs exercices mais oublient tout après quelques semaines : Hélène Colinet, professeure de français langue étrangère, a fini par questionner sa propre pratique. Son récit est dans le n°24 d'Innovation en Éducation.
Pendant des années, Hélène Colinet a cherché la faille ailleurs que chez elle. Professeure de français langue étrangère (FLE) auprès d'adolescents et d'adultes à Santa Ponsa, en Espagne, elle voyait ses élèves réussir les exercices, puis se taire dès qu'on sortait de la tâche demandée. Pire : quelques semaines plus tard, ils avaient tout oublié. Dans le n°24 d'Innovation en Éducation, elle raconte comment elle a fini par changer sa façon d'enseigner, en partant d'une distinction simple : on peut apprendre une langue, ou l'acquérir.
Pourquoi des élèves qui réussissent les exercices ne parlent-ils pas ?
L'enseignante raconte avoir d'abord blâmé ses élèves, multiplié les exercices et les contrôles de vocabulaire. Puis elle a soupçonné le manuel, et comparé les ouvrages de plusieurs maisons d'édition. Sans résultat. C'est alors qu'elle a commencé à interroger sa propre pratique et à revisiter les bases de la didactique des langues.
Sa conclusion tient en une nuance. Apprendre, au sens traditionnel, c'est mémoriser du vocabulaire, étudier la grammaire, respecter des règles. L'approche a son utilité dans certains contextes, mais elle installe souvent un rapport de surface à la langue, et elle donne l'illusion que certaines personnes seraient « faites » pour les langues et d'autres non.
Qu'est-ce que l'acquisition d'une langue, concrètement ?
L'acquisition, elle, repose sur l'exposition naturelle à la langue et sur l'échange authentique. Hélène Colinet s'appuie sur le linguiste Stephen Krashen et son idée d'« input compréhensible » : proposer aux élèves une langue un peu au-dessus de leur niveau, mais qu'ils peuvent comprendre grâce au contexte. C'est cette exposition qui rend ensuite la production possible. Elle fait le rapprochement avec ce que l'on dit de l'orthographe : pour s'améliorer, il faut lire. Et puisque chacun a acquis sa langue maternelle, il n'y a pas de raison de penser que d'autres langues soient hors de portée.
Dans sa classe, cela passe d'abord par le fait de parler vraiment en français, à chaque séance, avec le soutien de gestes, d'images ou de vidéos. Sa méthode préférée est le storytelling collaboratif : élèves et enseignante inventent ensemble des histoires, à partir d'anecdotes, de photos, d'objets ou de courts-métrages. Le magazine détaille les pratiques de l'enseignant qui accompagnent cette approche, ainsi que les différentes modalités de narration.
Qu'est-ce que cela a changé pour les élèves ?
Le premier effet qu'elle relève est la confiance. Les élèves prennent la parole plus volontiers, y compris dans un grand groupe, à condition de bien organiser les échanges. Ceux que l'on croyait « mauvais élèves » trouvent leur place.
« Les "mauvais élèves" trouvent leur place et deviennent "excellents", car tous les cerveaux sont faits pour acquérir une langue. »
Elle donne une image : après le changement, ses élèves la saluaient en français dans les couloirs, lui demandaient de ses nouvelles, et certains venaient lui raconter leur week-end dans la langue qu'ils étudiaient. Ils lisent aujourd'hui de petits romans en français, dès le niveau débutant.
Et pour l'enseignante, est-ce plus fatigant ?
Plutôt l'inverse. Hélène Colinet explique avoir considérablement réduit son temps de préparation : elle ne cherche plus, à chaque leçon, un jeu inédit pour présenter le passé composé ou la liste des aliments. Elle sait ce qui fonctionne pour développer une compétence de communication spontanée, et cela, dit-elle, revitalise sa pratique au lieu de l'épuiser.
Comment s'y prendre sans tout bouleverser ?
Elle ne cache pas que changer d'approche est un défi. Il faut accepter de désapprendre, et douter, surtout quand aucun collègue ne travaille ainsi. Reconnaître qu'elle avait longtemps enseigné par inertie, soucieuse de couvrir tout le contenu et de la visite de l'inspecteur, a été son tournant. Son conseil : avancer pas à pas.
« Commencer petit à petit a été primordial : faire une chose 1 000 fois plutôt que 1 000 choses une fois. »
Elle a d'abord modifié sa manière d'interagir en classe, puis introduit des activités variées, et enfin adapté toute sa programmation. Elle insiste aussi sur un point qui rassure : il n'est pas nécessaire de se transformer pour obtenir l'attention des élèves. Elle a enseigné à des enfants de 6 ans comme à des adultes de plus de 70 ans, en restant elle-même.
Questions fréquentes
Quelle différence entre apprendre et acquérir une langue ?
Selon Hélène Colinet, apprendre repose sur la mémorisation et les règles, tandis qu'acquérir repose sur l'exposition à une langue compréhensible et sur l'échange réel. Les deux ne s'opposent pas forcément, mais la seconde voie construit la spontanéité.
Cette approche convient-elle à tous les âges ?
L'enseignante dit l'avoir pratiquée avec des enfants de 6 ans et avec des adultes de plus de 70 ans.
Faut-il tout changer d'un coup ?
Non. Elle conseille de commencer par sa manière d'interagir avec les élèves, puis d'élargir peu à peu.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- Le détail des pratiques de l'enseignant pour aligner la classe sur les principes d'acquisition d'une langue.
- Les différentes formes de storytelling, de l'anecdote de vie au court-métrage.
- La méthode du storytelling collaboratif, que l'autrice préfère.
- Son parcours de doute et de remise en question, étape par étape.
- Les adresses de ses deux blogs, pour échanger avec d'autres professeurs de langues.
N°24
n°24 · Profs inspirants : 30 méthodes qui marchent
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