Peut-on faire aimer Rabelais avec de l'humour ? La pédagogie d'Anne-Marie Lafont
Elle voulait devenir humoriste, elle est devenue professeure de lettres : Anne-Marie Lafont raconte dans le n°24 d'Innovation en Éducation comment l'humour l'aide à rapprocher ses lycéens de Rabelais et de Manon Lescaut.
« Mieux est de rire que de larmes écrire, parce que rire est le propre de l'homme. » Anne-Marie Lafont, professeure de lettres en lycée à Châteaurenard, reprend ce vers de Rabelais pour résumer sa pédagogie, et sa personnalité. Adolescente, elle voulait « faire Muriel Robin ». Elle est devenue enseignante, et assure que chaque jour est un peu l'Olympia. Dans le n°24 d'Innovation en Éducation, elle raconte comment l'humour l'aide à faire aimer une matière que les jeunes apprécient peu.
« Mieux est de rire que de larmes écrire, parce que rire est le propre de l'homme »
D'où vient ce goût du rire ?
D'une histoire personnelle : ayant subi du harcèlement, elle s'est dit qu'il valait mieux rire avec quelqu'un que rire de quelqu'un. Devant ses premiers élèves, elle a cherché comment ne pas les ennuyer et leur prouver que « la littérature, c'est la vie ». Elle s'appuie sur le lien que bien des auteurs ont tissé entre le rire et le savoir : derrière le ton léger de Rabelais, rappelle-t-elle, se cachent un trésor de savoirs et des critiques acerbes de la société de son temps, et Molière visait lui aussi à corriger les mœurs en riant.
Quelles astuces utilise-t-elle en classe ?
Elle rattache les intrigues des textes à la vie des élèves, avec humour. Pour Manon Lescaut, elle commence par expliquer que c'est l'histoire de deux adolescents de leur âge : un garçon qui tombe sous le charme d'une jeune fille jusqu'à quitter le lycée pour elle. Après quelques rires, les élèves sont curieux de connaître la suite, et le lien est fait. Elle s'amuse aussi à parsemer son discours du vocabulaire des jeunes, grâce à un élève par classe qui la tient au courant des nouvelles expressions, non pour l'enseigner mais pour les surprendre et capter leur attention. D'autres techniques de théâtralisation, voix, regard, mains et déplacements, complètent l'ensemble, et le magazine en livre quelques exemples supplémentaires.
L'idée est de montrer d'abord que la littérature n'est ni sacralisée ni éloignée d'eux, puis, une fois ce lien établi, de maintenir leur attention avec intérêt et passion.
Comment l'ambiance de classe se passe-t-elle ?
Elle part du principe qu'on peut faire confiance aux élèves, qui savent s'arrêter. Elle leur explique aussi que le rire a des vertus, et nombre d'entre eux lui disent se sentir bien en cours de français. Elle s'appuie sur ce que l'on sait des effets du rire sur la dopamine, qui intervient dans l'humeur, l'attention et la mémoire, et en conclut qu'on retient mieux en riant.
« On sait que le rire libère des neurotransmetteurs tels que la dopamine, qui jouent un rôle essentiel dans la régulation de l'humeur. »
Faut-il être drôle pour essayer ?
Pas du tout, répond l'enseignante. Il ne s'agit pas de devenir humoriste à tout prix, surtout si ce n'est pas dans sa nature. Si l'on aime rire et qu'on est naturellement drôle en dehors de la classe, alors, dit-elle, restez « nature-peinture ». Elle ajoute que retrouver ses élèves et rire avec eux la ressource quand elle est démotivée par certains aspects de l'institution.
Pourquoi l'humour peut-il aussi protéger ?
Anne-Marie Lafont ne raconte pas seulement une technique de classe : elle raconte une histoire. Adolescente, elle a subi du harcèlement, et elle a compris très tôt qu'il était préférable de rire avec les autres plutôt que d'en rire. Le rire est devenu pour elle une façon d'endosser un rôle et de se protéger, et plus tard un moyen d'accrocher des élèves peu enclins à aimer sa matière. Elle ne cherche pas à les distraire pour les distraire : elle veut leur prouver que Rabelais n'est pas déconnecté de leur réalité, et leur faire apprécier la poésie des mots et la beauté d'un texte. L'humour est pour elle un moyen de créer de la proximité, de dédramatiser, et aussi de rendre son propre métier plus attrayant, quand l'institution lui pèse.
Questions fréquentes
L'humour ne risque-t-il pas de provoquer des débordements ?
L'enseignante affirme qu'on rit en classe sans débordement : ses élèves savent quand s'arrêter, et elle leur fait confiance.
Faut-il parler le langage des jeunes ?
Elle l'utilise uniquement pour les surprendre et attirer leur attention, sans perdre de vue que ses élèves doivent apprendre à bien parler.
Peut-on utiliser l'humour dans une autre matière que le français ?
L'article se concentre sur la littérature, mais il présente l'humour comme un moyen de dédramatiser et de rendre le métier attrayant.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- Le parcours de l'enseignante, du rêve de devenir humoriste au métier de professeure.
- Les astuces pour faire entrer les grands textes dans la vie des élèves, avec d'autres exemples d'œuvres.
- Le rôle de la communication non verbale et de la théâtralisation du cours.
- Les arguments liés à la dopamine, à la mémoire et à l'attention.
- Les conseils de l'autrice pour ceux qui aimeraient oser l'humour.
N°24
n°24 · Profs inspirants : 30 méthodes qui marchent
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