Empathie ou compassion : laquelle développer chez l'enfant ?
On encourage volontiers l'empathie chez les enfants. Dans le n°15 d'Innovation en Éducation, le psychologue Yves-Alexandre Thalmann invite à nuancer et propose de cultiver la compassion.
Tiré du magazine · n°15Peuvent-ils encore changer le monde ?
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Ressentir ce que l'autre ressent est-il le meilleur moyen de l'aider ? Pas toujours, répond le psychologue Yves-Alexandre Thalmann. L'empathie a de vraies qualités, mais elle peut aussi nous submerger. La compassion, qui garde une saine distance et se tourne vers l'aide concrète, serait en cela une meilleure alliée des parents et des enseignants.
Yves-Alexandre Thalmann enseigne la psychologie depuis bientôt vingt-cinq ans dans le secondaire supérieur, en Suisse, où il est aussi psychologue et médiateur scolaire. Il forme également des adultes aux compétences interpersonnelles et à la gestion des émotions, et il aime confronter les idées reçues du développement personnel aux résultats de la recherche. Dans le n°15 d'Innovation en Éducation, il s'intéresse à une qualité que tout le monde souhaite voir grandir chez les enfants.
L'empathie, de quoi parle-t-on exactement ?
Le mot recouvre deux réalités. La première est l'empathie cognitive : adopter la perspective de l'autre, voir la situation à travers ses yeux, avec ses valeurs et ses croyances. La seconde est l'empathie émotionnelle : vivre en miroir la même émotion que son interlocuteur, jusqu'à ressentir en soi sa colère ou sa tristesse.
L'exemple de l'article parle à beaucoup de parents. Une adolescente rentre bouleversée par un chagrin d'amour. Avec de l'empathie cognitive, le parent comprend que cette relation comptait énormément pour elle et se retient de minimiser. Avec de l'empathie émotionnelle poussée à l'extrême, il se met à pleurer avec elle, au point de confondre ce qui lui appartient et ce qui appartient à sa fille. Le chagrin n'est pas le sien, et la jeune fille se retrouve en plus à consoler son parent.
Que change la compassion ?
La compassion, rappelle l'auteur, vient d'un mot latin qui signifie « souffrir avec ». Mais elle suppose une distance. Là où l'empathie est surtout une affaire d'émotion, la compassion est une affaire de motivation : reconnaître la souffrance de l'autre, y répondre avec bienveillance et chercher à l'aider à traverser le moment difficile. Le parent compatissant commence par accueillir ce que sa fille vit, puis lui demande ce qu'il peut faire pour elle. Il reste stable, donc disponible.
Cette différence se voit jusque dans le cerveau. Des études d'imagerie montrent que l'empathie émotionnelle sollicite davantage l'amygdale, centre de la réactivité émotionnelle, alors que la compassion mobilise surtout le cortex préfrontal, qui participe à la régulation des émotions et des comportements. L'article ajoute que mettre des mots sur une émotion, la sienne ou celle d'autrui, va dans le même sens : plus de cortex préfrontal, moins d'amygdale.
L'empathie a-t-elle des limites ?
Oui, et l'auteur les nomme sans la condamner. Elle se ressent plus facilement pour les personnes proches de nous ou qui nous ressemblent, ce qui la rend facile à orienter.
« L'empathie peut facilement être manipulée : comme elle est plus susceptible d'être ressentie pour des personnes proches, nous ressemblant, elle peut être orientée pour nous faire agir dans une direction précise. »
L'article rappelle aussi que des images marquantes émeuvent parfois plus que des statistiques pourtant dramatiques, et que l'excès d'empathie épuise certains professionnels de la relation d'aide, comme les soignants. Pour un enseignant ou un parent qui absorbe chaque jour les émotions des enfants, la remarque est précieuse : il s'agit moins de ressentir davantage que de rester présent sans se laisser emporter.
Comment cultiver la compassion avec des enfants ?
L'auteur ne présente pas la compassion comme un don, mais comme une attitude qui se développe par la pratique. Elle commence par un changement de regard sur les émotions elles-mêmes.
« Il n'y a pas d'émotions négatives ! »
Tous les ressentis, plaisants ou non, nous disent quelque chose d'important sur la situation, et les plus désagréables nous poussent souvent à agir. L'encadré « Compassion, mode d'emploi » du magazine en tire une démarche en quatre temps, qui va de l'accueil de ses propres émotions jusqu'à la proposition d'aide, avec des formulations prêtes à employer pour le parent comme pour l'enseignant. Elle ne s'applique pas qu'aux enfants : l'adulte qui la pratique montre lui-même l'exemple.
Cette attention portée à ce que l'on ressent rejoint un autre article du blog, qui explique comment devenir un repère émotionnel pour son enfant.
Questions fréquentes
Quelle différence entre empathie et compassion ?
L'empathie consiste à partager l'émotion de l'autre ; la compassion consiste à reconnaître sa souffrance et à vouloir l'aider, en gardant sa propre stabilité émotionnelle. Selon Yves-Alexandre Thalmann, la seconde est plus utile à celui qui souffre comme à celui qui l'accompagne.
Faut-il cesser d'être empathique avec son enfant ?
Non. L'empathie cognitive, qui consiste à comprendre le point de vue de l'enfant sans le juger, reste précieuse. C'est l'empathie émotionnelle sans limites qui peut brouiller les repères et épuiser.
La compassion s'apprend-elle ?
Oui, selon l'auteur, par la pratique. Elle commence par accueillir ses propres émotions sans les juger, ce qui vaut aussi pour l'intelligence émotionnelle.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- L'encadré « Compassion, mode d'emploi » : les quatre temps, avec les phrases pour valider l'émotion de l'autre et proposer son aide.
- Les exemples complets de l'article, dont celui du chagrin d'amour.
- Les études d'imagerie cérébrale sur l'empathie et la compassion, avec leurs références.
- Trois lectures pour aller plus loin, dont un livre du psychologue Paul Bloom.
