L'éducation aux émotions : pourquoi et comment commencer ?
Colère, tristesse, jalousie : et si elles étaient des messages sur nos besoins ? Emilie Soubiron-Soucasse, formatrice des émotions, explique dans le n°20 comment s'y éduquer, adultes d'abord.
Tiré du magazine · n°20Éducation positive : ça va trop loin ?
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Pendant longtemps, ressentir de la colère, de la jalousie ou de la tristesse a été considéré comme un défaut d'éducation. Emilie Soubiron-Soucasse, accompagnatrice et formatrice des émotions, en a fait l'expérience : elle explique dans le n°20 d'Innovation en Éducation avoir passé son enfance, son adolescence et le début de sa vie d'adulte à les enterrer pour ne pas être rejetée. Une période de bouleversement, alors qu'elle était devenue mère célibataire d'une petite fille de 15 mois, l'a conduite à reprendre des études en sciences de l'éducation et à créer le projet « Le sens des émotions ». Son article défend l'idée que les émotions s'apprennent, et que cela commence par les adultes.
À quoi servent les émotions ?
Ce sont des réactions automatiques, explique l'autrice, qui nous délivrent un message sur nos besoins fondamentaux et nos valeurs, et qui nous poussent à agir. Elles nous permettent d'évaluer la réalité, de communiquer, d'orienter notre attention, de décider et de mémoriser. Elle s'appuie sur les travaux du neuropsychologue Antonio Damasio, pour qui les émotions sont indispensables à des comportements rationnels.
Le problème tient au manque de repères : nous avons peu de formation et d'outils pour traverser les vagues émotionnelles, dit-elle, et cela pèse sur la relation à soi et aux autres.
« Éduquer aux émotions, c'est apprendre à accueillir, comprendre et agir avec ses émotions et celles des autres. »
Que veut dire « accueillir » une émotion ?
Trois temps, selon l'article. D'abord reconnaître qu'il se passe quelque chose en soi et l'accepter, qu'elle soit agréable ou non : les émotions désagréables que l'on traverse durent moins longtemps. Ensuite la nommer et en mesurer l'intensité. Enfin chercher le besoin qui n'est pas satisfait, ou la valeur qui a été bafouée. L'autrice y voit un moyen de ne plus être sous l'emprise inconsciente de ses émotions et de devenir plus tolérant envers celles des autres. Éduquer aux émotions, précise-t-elle, ce n'est pas se soumettre à la « dictature » des émotions de son enfant : c'est comprendre ses besoins sans oublier les siens.
L'article propose aussi, dans un encadré à tester en famille, une méthode en six étapes dite du « message clair », qui donne aux enfants comme aux parents des repères pour dire leurs besoins sans relation de domination.
Pourquoi cela concerne-t-il aussi la classe ?
Parce que les émotions sont, d'après l'autrice, l'un des piliers des apprentissages. Elle cite le psychosociologue Moncef Guitouni : un élève « pollué » par des émotions envahissantes risque d'être moins attentif et de ne rien enregistrer. Le bien-être émotionnel serait donc une condition pour apprendre, et l'éducation aux émotions aurait sa place dès l'école primaire.
Elle raconte une visite dans une école allemande où les premières années de maternelle sont réservées à l'apprentissage du vivre ensemble, avant celui de la lecture. Selon la directrice, les élèves, arrivés au CP, savent généralement lire au milieu de l'année et vivre ensemble. Ce témoignage, qui vaut ce que vaut un exemple isolé, a le mérite de montrer qu'une autre organisation est pensable.
Par où commencer, concrètement ?
L'autrice répond par une invitation à expérimenter plutôt que par un programme. Elle cite la cohérence cardiaque, la méditation de pleine conscience et la communication non violente, mais aussi le sport, la marche, la lecture, la musique ou la pratique artistique : chacun garde ce qui fonctionne pour lui. Il s'agit d'abord de se mettre en lien avec soi, ensuite avec les autres, en rappelant la phrase de Thomas d'Ansembourg : « le lien d'abord, les résultats ensuite ».
« Nous sommes notre propre laboratoire. Les idéaux n'ont de sens que si nous les incarnons. »
Elle relie cette démarche à une vision plus large : former des adultes responsables de leurs actes, avec du sens critique, plutôt que des adultes dirigés par la peur. Pour la CNV, outil que l'autrice cite, un article du numéro détaille ce qu'elle peut apporter à l'autorité parentale.
Questions fréquentes
Éduquer aux émotions, est-ce laisser l'enfant faire ce qu'il veut ?
Non, répond l'autrice : il s'agit de comprendre ses besoins, sans oublier ceux de l'adulte, et non de se soumettre à ses émotions.
Les émotions désagréables sont-elles un problème ?
Pas en soi. Selon l'article, ce sont des messages utiles, et les traverser plutôt que les enterrer les fait durer moins longtemps.
À quel âge peut-on commencer ?
L'autrice plaide pour une éducation aux émotions dès l'école primaire, et pour que les adultes commencent par s'y former eux-mêmes.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- La méthode du « message clair » en six étapes, avec ses exemples de phrases.
- Les références aux travaux d'Antonio Damasio, de Bernard Rimé et de Moncef Guitouni sur les émotions.
- Le récit de l'école allemande et celui du parcours personnel de l'autrice.
- La conclusion sur le type de société que l'on souhaite pour demain.
