Les ados sont-ils vraiment accros à leurs écrans ? Le regard de Nina Duque
Dans le n°11 d'Innovation en Éducation, la chercheuse québécoise Nina Duque propose de regarder ce que les jeunes font avec les écrans plutôt que ce que les écrans leur feraient. Une lecture qui nuance les discours alarmistes.
Les discours sur les jeunes et les écrans ressemblent souvent à des mantras : les réseaux sociaux nuiraient à la santé mentale, les écrans seraient « l'opium du 21e siècle », la « génération TikTok » serait perdue. Dans le n°11 d'Innovation en Éducation, Nina Duque, professeure-enseignante et doctorante à l'Université du Québec à Montréal, qui travaille sur les jeunes et le numérique, propose un autre point de départ : regarder ce que disent les études sérieuses et ce que disent les jeunes eux-mêmes.
Que perd-on de vue quand on s'inquiète trop ?
Elle cite le sociologue Henry Jenkins, pour qui l'inquiétude sur ce que l'internet fait à nos enfants nous fait oublier ce qu'ils font avec.
« Lorsque nous passons trop de temps à nous inquiéter de ce que l'internet fait à nos enfants, nous perdons de vue ce qu'ils font avec l'internet. »
L'autrice rappelle d'abord que les paniques médiatiques ne sont pas nouvelles : au 19e siècle, on accusait les romans, puis le cinéma, la radio et la télévision. Les risques existent, mais ils ne devraient pas résumer la relation des jeunes aux technologies.
Pourquoi se méfier de la notion d'« impact » ?
Parler d'impact, explique-t-elle, revient à supposer que la technologie, à elle seule, dicte les comportements, comme si les jeunes n'y étaient pour rien. Or, selon les recherches en sociologie de la jeunesse qu'elle cite, la situation familiale, le soutien parental ou des expériences difficiles pendant l'enfance pèsent davantage que le temps passé devant les écrans. Elle invite aussi à ne pas voir comme pathologiques des comportements ordinaires : socialiser, apprendre, se divertir.
Elle s'attarde enfin sur l'étiquette de « natifs du digital ». Elle ne convient qu'à moitié : les jeunes ont de riches relations hors ligne, et savoir se servir d'un écran ne veut pas dire savoir l'utiliser en connaissance de cause. L'utilisation saine du numérique s'apprend, d'où l'importance d'une éducation aux médias.
À quoi servent les écrans pour un adolescent ?
C'est le cœur du texte. Pour Nina Duque, les écrans remplissent des besoins propres à l'âge : appartenir à un groupe, être reconnu, expérimenter sa liberté. Autrefois, les adolescents traînaient au centre commercial ou dans la rue. Aujourd'hui, avec des journées réglées à la minute, les espaces numériques sont souvent leurs seuls lieux de retrouvailles. Le temps passé en ligne, dit-elle, est un indicateur trompeur.
« La majorité de ceux que nous étiquetons comme "accros" à leurs écrans sont en fait "accros" à leurs ami(e)s. »
Elle ne nie pas que certains adolescents aient une relation malsaine avec la technologie, et le dit clairement. Elle propose plutôt de ne pas confondre ces situations avec la majorité des usages.
Et si on leur parlait directement ?
Une page voisine du numéro prend la forme d'une lettre d'un parent à son enfant connecté. Elle ne fait pas la morale : elle rappelle à l'adolescent que son image n'est pas lui, et qu'il vaut mieux ne pas laisser les likes diriger sa vie. Le ton est affectueux et sans reproche, de quoi nourrir une discussion en famille ou en classe.
Ce regard rejoint d'autres articles du numéro, plus attentifs aux risques de dépendance. Le magazine met volontairement les deux côte à côte : on peut tenir ensemble la vigilance et la confiance.
Questions fréquentes
Les écrans nuisent-ils à la santé mentale des adolescents ?
Pour Nina Duque, les médias ne causent pas directement la violence, la dépression ou l'anxiété, et d'autres facteurs, familiaux notamment, pèsent davantage. Elle reconnaît toutefois que certains jeunes ont un usage problématique.
Pourquoi les ados passent-ils autant de temps en ligne ?
Parce que les écrans répondent à des besoins de leur âge : appartenir à un groupe, être reconnu, se retrouver entre amis dans une société où les espaces de rencontre se sont réduits.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- L'analyse des idées reçues sur l'impact des écrans et sur les « natifs du digital ».
- Les références de sociologues et de chercheurs cités pour appuyer ce regard (Jenkins, Hoggart, Balleys, Boyd).
- Les chiffres québécois sur l'augmentation du temps d'écran des adolescents.
- La « Lettre à mon ado connecté(e) », à lire seul ou à partager.
N°11
n°11 · Reprendre le contrôle des écrans
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