D'où vient la violence entre jeunes ? Le regard de Sophie Rabhi-Bouquet
La violence entre jeunes serait moins un fait de personnalité qu'un symptôme, avance Sophie Rabhi-Bouquet dans le n°28 d'Innovation en Éducation. Un point de vue engagé, qui invite parents et enseignants à s'interroger.
Tiré du magazine · n°28Protéger nos enfants des relations toxiques
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« Toxique » : le mot dérange Sophie Rabhi-Bouquet quand il s'applique aux humains. Elle l'admet pourtant, parce que certains comportements nuisent bel et bien à la santé, y compris mentale. Mais elle déplace la question : d'où vient cette violence entre jeunes ? Son article du n°28 d'Innovation en Éducation est un point de vue engagé, qui invite à se demander ce que nous, adultes, y mettons.
Écrivaine, conférencière et formatrice, elle a ouvert en 1999 une école indépendante fondée sur les pédagogies actives, La Ferme des Enfants, et cofondé deux écovillages à vocation pédagogique. Elle explore depuis vingt-cinq ans ce qu'elle appelle les violences ordinaires.
Pourquoi parler de « symptôme » plutôt que de cause ?
Pour l'autrice, ce que l'on observe, les incivilités, le harcèlement, les passages à l'acte, n'est que la partie émergée d'un iceberg : le symptôme, non l'origine.
« Le fait que ces toxiques exsudent constitue le symptôme, non l'origine du problème. »
Elle précise que cela ne se réduit pas à la « saine et inévitable crise d'adolescence ». Elle s'appuie sur Hold on to your kids de Gordon Neufeld et Gabor Maté : lorsque les adultes ne tiennent plus leur rôle de repère, le besoin d'attachement, vital bien au-delà de la petite enfance, se détourne vers les pairs. Ces jeunes cherchent alors dans le groupe ce qu'ils ne trouvent pas ailleurs.
Un exemple pour comprendre ce qui manque ?
L'autrice raconte un séjour de quinze lycéens dans son écolieu. Dès l'accueil, on y propose de se dire « tu ». L'ensemble du séjour tourne alors autour de cette question : pourquoi ne peut-on pas tutoyer ses professeurs ? Une jeune fille lui confie qu'elle est menacée par un ex-petit ami, et ne sait vers qui se tourner : ses parents, la police, les professeurs lui semblent inaccessibles. À la fin du séjour, le groupe imagine un lieu où l'on parlerait authentique, une « safe place » dans le lycée. Le récit se termine par une scène que l'on devine bouleversante, où les adultes accompagnateurs fondent en larmes et reçoivent un câlin collectif.
Ce témoignage illustre sa thèse : ce qui manque d'abord, c'est un lien où l'on se sente considéré.
Que reproduisent les enfants ?
Sa phrase la plus engagée porte sur la responsabilité des adultes.
« On ne naît pas toxique. On le devient, à force de nous tordre pour nous adapter à l'injonction dominante. »
Pour elle, un système éducatif fondé sur les contraintes, les punitions, les récompenses et les jugements enseigne la domination, que certains jeunes reproduisent à leur tour. Son texte invite ensuite à se demander : comment nos enfants peuvent-ils en arriver à douter de notre amour pour eux ?
Que retenir de ce point de vue ?
C'est un regard résolument critique, et chacun jugera ce qui correspond à sa réalité : ses remarques sur la distance entre adultes et jeunes ne seront pas partagées par tous les enseignants ni tous les parents. Mais il a l'intérêt de ramener à une question que tous se posent : que peut-on faire, avant que la violence n'éclate, pour que chaque jeune se sente relié à un adulte ? L'autrice propose des pistes, pour la famille et pour l'école, que le magazine présente.
Questions fréquentes
La violence entre élèves est-elle forcément un signe de mal-être ?
Pour Sophie Rabhi-Bouquet, elle est le symptôme d'un manque de lien et de considération. C'est son point de vue, développé à partir de son expérience en pédagogie active.
Que peuvent faire les parents ?
L'autrice propose notamment d'offrir écoute et considération dès le plus jeune âge, de consacrer à l'enfant des temps exclusifs réguliers et de rester dans un lien soutenant quoi qu'il arrive.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- L'encadré de sept pistes pour éviter l'attachement toxique entre pairs, côté famille.
- L'encadré de quatre pistes pour cultiver des relations bienveillantes à l'école.
- Le passage sur Hold on to your kids et sur le détournement du besoin d'attachement.
- Le témoignage complet du séjour avec les lycéens et l'idée de « safe place ».
