Apprendre à attendre : pourquoi la frustration est-elle devenue si difficile à vivre ?
Attendre, vouloir, espérer : dans un monde de gratification instantanée, ces expériences se font rares. Dans le n°31 d'Innovation en Éducation, Joëlle Alarcon plaide pour réhabiliter la frustration, à commencer par celle des adultes.
Tiré du magazine · n°31C'est quoi être un bon parent aujourd'hui ?
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Un enfant qui ne supporte pas d'attendre est-il un enfant gâté ? Joëlle Alarcon, psychopédagogue, formatrice et créatrice du Jardin pédagogique, propose une autre lecture dans le n°31 d'Innovation en Éducation : la tolérance à la frustration se construit, et notre époque ne lui facilite pas la tâche, ni aux enfants ni aux adultes.
Elle accompagne des enfants et des adolescents, et forme des professionnels, enseignants compris, à l'approche psychopédagogique.
À quoi sert la frustration ?
L'autrice rappelle le chemin de tout petit : dans ses premiers mois, le bébé vit dans la fusion avec sa mère, qui comble ses besoins. Vers six mois, il découvre qu'il est un être à part, et rencontre ses premières frustrations. Tout son développement psychique lui apprendra ensuite à composer avec le manque et le délai. Loin d'être une ennemie, soutient-elle, la frustration est utile.
« La frustration, loin d'être une ennemie, possède deux vertus majeures : elle nous aide à réguler nos impulsions, et elle rend possible le désir. »
Un désir immédiatement satisfait s'affaiblit, explique-t-elle. L'autrice cite aussi le contrôle émotionnel, la ténacité, le goût de l'effort et l'autonomie parmi ce que la tolérance à la frustration permet de développer.
Pourquoi est-ce plus difficile aujourd'hui ?
Parce que, depuis trente ans, notre rapport au plaisir a changé : smartphone, information permanente, accélération des rythmes. Joëlle Alarcon pose alors trois questions qui s'adressent d'abord aux adultes. Serions-nous capables d'attendre une semaine l'épisode suivant d'une série, comme avant le streaming ? D'appliquer pour nous le temps d'écran que nous imposons aux adolescents ? De lire attentivement un article de six pages plutôt que sa version résumée en carrousel ?
Le propos n'est pas de culpabiliser. Il s'agit de reconnaître que le parent est le premier garant de cet apprentissage, et que l'on parle plus justement de frustration quand on a soi-même éprouvé un peu de ce que l'enfant éprouve. L'autrice le formule ainsi : nos mots deviennent alors soutenants et cohérents plutôt que moralisateurs.
L'autrice est claire sur la responsabilité partagée : l'école et la famille sont des terrains privilégiés pour nourrir ces compétences, à condition de le faire de manière consciente, dans un environnement qui valorise davantage le processus que le résultat. Aucune des deux ne peut y arriver seule, ni sans interroger son propre rapport au plaisir immédiat.
Quel lien avec l'école et les apprentissages ?
L'autrice relève un écart entre la vie des enfants et les attentes scolaires. Apprendre exige du temps et de l'inconfort : accepter de ne pas savoir, douter, traverser la peur de ne pas comprendre. Ce processus se heurte à la gratification immédiate et au survol permanent que favorisent le binge-watching et le scroll. Elle cite d'ailleurs des études internationales qui alertent sur les effets du scroll sur la lecture profonde, l'attention et la mémorisation.
« Cultiver la tolérance à la frustration n'est donc pas un retour en arrière, mais une nécessité éducative, psychique et sociale. »
Concrètement, comment la cultiver ?
Un encadré du magazine propose quatorze façons de développer cette tolérance, chez les enfants comme chez les élèves, regroupées en six familles, du jeu libre à la manière d'incarner ce que l'on demande. Il comprend aussi des phrases à dire à l'enfant, et des idées pour la classe. Le magazine en donne le contenu complet.
Questions fréquentes
La frustration est-elle mauvaise pour un enfant ?
Pas selon Joëlle Alarcon : bien accompagnée, elle apprend à réguler ses impulsions et rend possible le désir.
Les écrans rendent-ils la frustration plus difficile ?
L'autrice relie la gratification immédiate qu'ils procurent à une moindre patience, et invite les adultes à regarder aussi leurs propres usages.
Cela concerne-t-il aussi les enseignants ?
Oui : l'article s'adresse aux familles comme à l'école, qui peuvent toutes deux valoriser le processus plutôt que le résultat.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- L'encadré « 14 façons de développer la tolérance à la frustration chez nos enfants et nos élèves ».
- Les phrases à dire à un enfant qui doit patienter, et celles à se dire à soi-même.
- Des repères pour poser un cadre autour des écrans, en famille comme en classe.
- Le rappel des étapes du développement de l'enfant, de la fusion aux premières frustrations.
