Faut-il intervenir quand son enfant a des soucis avec les autres ?
Quand un enfant souffre avec ses camarades, le réflexe est de le protéger. Dans le n°32, Emmanuelle Piquet explique pourquoi cet élan, si naturel, n'aide pas toujours, et ce qu'on peut faire à la place.
Tiré du magazine · n°32Mal-être à l'école : des solutions existent !
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Face à un enfant blessé par ses camarades, l'élan de tout adulte est d'intervenir : parler aux autres enfants, alerter l'enseignant, créer un cordon de sécurité. Pour la thérapeute Emmanuelle Piquet, cet élan est parfaitement logique, mais il aggrave souvent la situation. Sa proposition : se mettre non pas entre l'enfant et le monde, mais à côté de lui, pour l'aider à réfléchir à la manière de moins souffrir dans ses relations.
Thérapeute et formatrice d'enseignants, Emmanuelle Piquet est connue pour son travail sur le harcèlement scolaire et les relations toxiques. Elle a publié une dizaine d'ouvrages sur le sujet et fonde sa pratique sur l'école de Palo Alto. Dans le n°32 d'Innovation en Éducation, elle répond à une question que se posent autant les parents que les enseignants.
Pourquoi les relations pèsent-elles autant sur les émotions d'un enfant ?
L'autrice distingue deux cercles. La famille forme un socle : c'est de lui que l'enfant tire les ressources pour réguler ses relations avec les pairs, qu'elles se passent bien ou non. Quand ce socle est traversé d'émotions pénibles, l'enfant est un peu moins outillé, donc plus maladroit avec les autres, ce qui accroît son malaise. Vivre dans cette tempête émotionnelle est épuisant, et peu propice aux apprentissages.
Elle ajoute une observation qui ne culpabilise personne : les parents d'aujourd'hui, même très bienveillants, sont souvent anxieux quant aux relations de leurs enfants, et cette inquiétude se transmet sans qu'ils le veuillent. Un enfant qui sent son parent soucieux devient lui-même plus vulnérable.
Que se passe-t-il quand l'adulte prend le relais ?
C'est l'exemple qui traverse l'entretien, sous la forme d'une image : le « chaton mouillé » face à des chatons plus agressifs, et les gros chats qui veulent jouer les gardes du corps. Quand l'adulte intervient à la place de l'enfant, explique-t-elle, deux messages involontaires passent. L'un à l'enfant : tu n'es pas capable de gérer cela seul. L'autre aux enfants qui le harcèlent : vous avez choisi la bonne cible, vous pourrez continuer quand nous aurons le dos tourné, simplement plus discrètement.
Le cas inverse existe aussi : l'enfant attiré par un camarade plus rebelle, dont il se plaint tout en restant proche. Pousser l'enfant à s'en détourner le place dans un conflit de loyauté. L'entretien propose dans ce cas une manière d'accueillir l'ambivalence, et un exemple de phrases à dire à son enfant.
« La posture la plus sécurisante consiste, selon moi, à se mettre non pas entre son enfant et le monde, mais à côté de lui […]. »
Et à l'école, que peut faire un enseignant ?
Emmanuelle Piquet reconnaît l'engagement sincère des enseignants, souvent désemparés faute d'outils. Elle relève que certaines initiatives pleines de bonnes intentions peuvent mettre involontairement un projecteur sur les enfants fragiles. Elle propose plutôt de montrer qu'il existe plusieurs façons de réagir à une relation qui fait souffrir, et pas seulement d'en parler à un adulte.
Un chiffre, cité dans l'entretien, éclaire cette piste :
« Près de 60 % des enfants harcelés n'en parlent pas aux adultes au moment des faits […]. »
Pour travailler ces réactions en classe, un encadré du magazine présente le jeu collaboratif No Way, Bully !, co-conçu avec l'autrice, et indique à quel public il s'adresse. Elle signale aussi des ressources en accès libre pour des séquences pédagogiques.
Peut-on entraîner un enfant à mieux gérer ses relations ?
Oui, c'est l'idée finale. Emmanuelle Piquet préfère parler de compétence à acquérir plutôt que de résilience : on est plus ou moins doué en « grammaire relationnelle », comme on l'est en grammaire. Les adultes peuvent entraîner les enfants dès qu'une situation difficile apparaît, avant qu'elle ne devienne traumatisante. Vouloir les empêcher d'exister sous le regard des autres serait vain.
Questions fréquentes
Faut-il laisser l'enfant se débrouiller seul avec ses camarades ?
Ce n'est pas ce que propose l'autrice. Elle suggère d'être à côté de l'enfant, pour l'aider à réfléchir et à prendre des décisions, sans agir à sa place.
Comment réagir si mon enfant reste ami avec un camarade qui lui fait de la peine ?
L'entretien déconseille de l'exhorter à s'en détourner, ce qui crée un conflit de loyauté. Il propose d'accueillir l'ambivalence et de laisser l'enfant choisir, avec la certitude que l'adulte sera là.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- L'entretien complet, avec les questions adressées aux parents et celles adressées aux enseignants.
- L'image du chaton et des gros chats, et les deux messages cachés de l'intervention d'un adulte.
- Les phrases à dire à un enfant partagé entre deux camarades.
- Les initiatives de classe qui risquent d'exposer les enfants vulnérables, et des pistes pour semer d'autres graines.
- Un encadré sur le jeu No Way, Bully ! : public visé, objectif et façon de jouer.
