Un enfant harcelé peut-il reprendre la main ? L'approche d'Emmanuelle Piquet
Et si l'enfant harcelé n'était pas condamné à subir ? Dans le n°19 d'Innovation en Éducation, la thérapeute Emmanuelle Piquet explique pourquoi un agneau, ça peut mordre, et comment l'y aider.
Tiré du magazine · n°19Harcèlement : protéger ou préparer ?
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Un enfant harcelé peut reprendre une part de contrôle sur la relation qui le fait souffrir, à condition d'être aidé à le faire lui-même. C'est la conviction d'Emmanuelle Piquet, qui reçoit chaque année des centaines d'enfants et d'adolescents en consultation. Son approche, issue de l'École de Palo Alto, mise sur l'autodérision et sur un peu de répartie, bien préparées avec l'enfant et avec ses parents.
Emmanuelle Piquet est l'une des spécialistes francophones de la thérapie brève systémique et stratégique, formée à l'Institut Gregory Bateson. Elle est l'autrice d'une dizaine d'ouvrages, dont Te laisse pas faire et Le harcèlement scolaire en 100 questions. Dans le n°19 d'Innovation en Éducation, elle explique comment elle analyse le phénomène et ce qu'elle propose, en complément de ce que décrit Marie Quartier sur la définition du harcèlement.
D'où vient cette approche ?
Il y a plus de quinze ans, en ouvrant sa consultation, Emmanuelle Piquet recevait des enfants pour des symptômes variés (attaques de panique, refus brutal d'obstacles). Quand elle leur demandait comment cela se passait dans la cour, beaucoup répondaient « très mal ». Si la personne qui les harcelait disparaissait, leur souffrance passerait de 10 à 1 ou 2, disaient-ils. Mais personne, pas même eux, ne faisait le lien. Elle s'est alors appuyée sur l'École de Palo Alto pour modéliser une façon d'aborder le harcèlement, avec l'idée qu'un phénomène aussi chargé d'émotions gagne à s'appuyer sur un corpus solide.
Qu'est-ce qui fait tenir le harcèlement ?
Pour elle, c'est le plaisir de celui qui harcèle.
« Le carburant du harcèlement, c'est le plaisir du harceleur. Il est directement lié à la souffrance qu'il perçoit chez sa victime. »
Si la souffrance n'est plus visible, le harcèlement « tombe en panne ». Selon ses chiffres, la souffrance de l'enfant diminue de moitié au moins dans plus de 80 % des cas. Elle regarde les sanctions avec scepticisme : à son sens, elles pèsent peu face au plaisir et à la réputation qu'en retire le leader, et peuvent déplacer le harcèlement vers l'isolement, qui échappe à la sanction. Elle propose aussi de former deux adultes par établissement à cette approche, pour améliorer le climat scolaire.
L'enfant seul peut-il vraiment faire face au groupe ?
Oui, parce que le groupe est très hiérarchisé. Dans la grande majorité des quelque 700 jeunes reçus en 2023, il y avait un leader identifié, que le groupe soutient, mais que ce même groupe peut aussi détrôner.
« Quand l'enfant harcelé a le courage de jeter en public quelques graviers dans l'engrenage, le leader harceleur se retrouve dans une situation très inconfortable devant sa cour. »
Le leader n'a alors plus intérêt à continuer. Même s'il cherche une autre cible, il aura appris, dit-elle, qu'on ne peut pas toujours tout se permettre.
À quoi ressemble concrètement une réponse ?
L'exemple de l'article : Ernest, élève de cinquième, est systématiquement écarté des jeux par un camarade, qui dit aux autres d'aller jouer sans lui. Emmanuelle Piquet lui suggère de ne plus demander la permission, puis de préparer avec lui une réplique à la fois drôle et inoffensive, qui ridiculise l'attitude du camarade et non sa personne. Il a fallu s'entraîner, avec les parents, pour que la réplique vienne naturellement. Le magazine donne la réplique choisie, et le résultat.
Le premier ingrédient, explique-t-elle, est l'autodérision, qui laisse croire que l'attaque ne fait pas souffrir. Les adultes jouent un rôle d'appui : se mettre à côté de l'enfant, plutôt que voler à son secours « comme des gardes du corps », au risque de le priver de victoires décisives. Pour elle, le seul objectif est de reconstruire la confiance en soi.
Questions fréquentes
L'humour est-il vraiment une réponse au harcèlement ?
Selon Emmanuelle Piquet, l'autodérision prive le harcèlement de son « carburant », puisque l'enfant ne laisse plus voir sa souffrance. Elle précise que cela se prépare avec l'enfant et que l'entraînement compte.
Les parents peuvent-ils aider ?
Oui : dans l'exemple du magazine, les parents se prêtent au jeu de l'entraînement. L'adulte se place à côté de l'enfant, pour l'aider à mettre en œuvre lui-même ce qui a été élaboré.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- La réplique choisie par Ernest et la façon dont son camarade a réagi.
- Le détail de ce que la thérapeute entend par « chiquenaude » et par autodérision.
- La place du leader et de sa « cour » dans la dynamique de groupe.
- Les références de ses ouvrages et de ses publications pour aller plus loin.
