Harcèlement scolaire : comment le définir pour mieux agir ?
Sans définition claire, on teste à l'aveugle des actions qui se contredisent. Dans le n°19 d'Innovation en Éducation, Marie Quartier explique ce que la recherche dit du harcèlement, et ce que cela change pour les adultes.
Tiré du magazine · n°19Harcèlement : protéger ou préparer ?
Voir ce numéro
Le harcèlement scolaire n'est pas d'abord l'affaire de quelques élèves violents : il naît d'un contexte, celui d'un groupe qui laisse faire. C'est la thèse de Marie Quartier, qui en tire deux conséquences pour les adultes. Réagir vite, avant que les brimades ne s'installent, et s'intéresser au groupe plutôt qu'à un profil de victime ou de harceleur.
Professeur agrégé de lettres, formée à l'approche systémique et licenciée de psychologie, Marie Quartier a cofondé le Centre ReSIS avec Jean-Pierre Bellon. Elle reçoit depuis quinze ans des enfants victimes de harcèlement et forme les futurs psychologues scolaires à l'université Lyon 2. Dans le n°19 d'Innovation en Éducation, elle ouvre le dossier par une question simple en apparence : de quoi parle-t-on exactement ?
Qu'appelle-t-on vraiment « harcèlement scolaire » ?
En France, la question a longtemps été ignorée, puis les pouvoirs publics s'en sont saisis sans que le phénomène soit clairement défini. Les débats des chercheurs scandinaves, autour d'Anatol Pikas et de Dan Olweus, n'ont guère eu d'écho. Résultat : on teste parfois toutes sortes d'approches qui se contredisent.
L'autrice s'appuie sur la définition la plus partagée dans le monde, celle des Norvégiens Erling Roland et Elaine Munthe, qui met en avant deux éléments : la durée, donc la répétition, et le contexte qui empêche la victime de se défendre.
« Une violence à long terme, physique ou psychologique, perpétrée par un ou plusieurs agresseurs à l'encontre d'un individu qui est dans l'incapacité de se défendre dans ce contexte précis »
Pourquoi la réaction des adultes compte-t-elle autant ?
Parce que la durée est justement ce qu'un adulte peut empêcher. L'exemple de l'autrice est parlant : un enseignant qui laisse deux élèves s'insulter devant lui, ou des ricanements saluer la prise de parole d'un camarade, installe sans le vouloir une règle non écrite. À partir de là, le comportement peut se répéter, et plus on tarde à l'arrêter, moins il est facile à maîtriser.
Les travaux du chercheur Benoît Galant, menés en Belgique, en France et au Québec, vont dans le même sens.
« Le harcèlement et la victimation sont moins répandus dans les classes où les enseignants interviennent activement pour empêcher les élèves de se manquer de respect […] »
D'où l'idée, centrale dans l'article, de réunir tous les adultes d'un établissement autour de réflexes communs pour arrêter sans attendre les brimades, y compris les plus petites.
Le harceleur est-il forcément un enfant violent ?
Pas nécessairement, et c'est sans doute ce qui surprend le plus. Quand Anatol Pikas a rencontré des élèves auteurs de harcèlement, il a été frappé par le contraste entre la dureté des actes et le caractère ordinaire, parfois sympathique, de leurs auteurs. Beaucoup d'élèves victimes le racontent : tel camarade aimable hors de l'école reprend les codes violents du groupe dès qu'il retrouve la classe.
Marie Quartier rassemble plusieurs grands auteurs, dont Hannah Arendt et René Girard, autour d'un même constat : le contexte par excellence du harcèlement est l'effet de groupe. Et l'école réunit justement des groupes formés artificiellement, d'enfants du même âge, soumis aux mêmes rituels. Elle ajoute que le harcèlement n'est pas non plus une affaire de milieu social : les enquêtes de victimation montrent qu'il existe partout.
L'autrice ne nie pas pour autant le rôle des individus violents, qui doivent être sanctionnés, ni celui du climat social ou familial. Elle dit simplement que ces éléments pèsent surtout à l'intérieur de dynamiques de groupe.
Que change cette lecture pour les parents et les enseignants ?
Elle déplace le regard : l'élève victime n'est pas « différent », les harceleurs ne sont pas « les enfants des autres ». Sur une scolarité d'une quinzaine d'années, observe l'autrice, tout élève ou presque joue tour à tour tous les rôles.
« Tout élève peut un jour être victime, tous le savent, tous le redoutent et participent ou assistent silencieusement aux brimades en espérant échapper ainsi à ce danger. »
Trois constats en découlent dans l'article, dont l'un porte sur l'attention individualisée que les adultes peuvent offrir aux élèves, victimes, auteurs et témoins. Pour y parvenir, Marie Quartier présente la Méthode de la Préoccupation Partagée, issue des entretiens conçus par Pikas et adaptée au contexte français avec Jean-Pierre Bellon. Un encadré du magazine en expose l'esprit : une approche qui vise à prendre soin de la sérénité de chaque élève dans un cadre collectif, et pas seulement une technique.
Questions fréquentes
Le harcèlement scolaire se définit-il par la répétition ?
Pour la définition de Roland et Munthe retenue par l'autrice, oui : une violence à long terme, dans un contexte où la victime ne peut pas se défendre. C'est pourquoi la réaction rapide des adultes est le premier enjeu.
Existe-t-il un profil type de victime ?
Non, selon Marie Quartier : la définition souligne le contexte, pas une caractéristique de l'élève. Tout élève peut un jour être concerné.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- Les trois constats que l'autrice tire de son analyse, dont celui sur l'attention individualisée.
- L'encadré consacré à la Méthode de la Préoccupation Partagée et à son approche éthique.
- Le rôle des réseaux sociaux, où la trace des messages crée un bouc émissaire sans qu'il soit besoin de répéter.
- Les références citées : Arendt, Girard, Darley et Latané, Bellon et Gardette.
