Pourquoi un enfant en vient-il à harceler ? Comprendre l'engrenage
Derrière un enfant qui harcèle, il y a souvent une peur, une histoire et un groupe. Dans le n°19 d'Innovation en Éducation, le psychanalyste Saverio Tomasella décrit l'engrenage de la violence entre pairs.
Tiré du magazine · n°19Harcèlement : protéger ou préparer ?
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Pour comprendre le harcèlement entre pairs, il faut regarder ce qu'il y a derrière les actes : de la peur, de la honte et un groupe qui protège autant qu'il enferme. C'est ce que montre le psychanalyste Saverio Tomasella. Selon lui, il n'existe pas de profil type d'intimidateur, et la peur est le point commun de tous les acteurs de la scène, y compris les adultes.
Docteur en psychologie, psychanalyste et écrivain, Saverio Tomasella a créé le Centre d'Études et de Recherches en Psychanalyse puis l'Observatoire de la sensibilité. Il est l'auteur de Plus jamais harcelés, paru en 2023. Dans le n°19 d'Innovation en Éducation, il s'appuie sur les témoignages de jeunes auteurs et cibles d'intimidations pour décrire ce qui se joue réellement.
Harceleurs et victimes : si différents que cela ?
Moins qu'on ne le croit. L'auteur s'appuie sur la docteure Nicole Catheline, pour qui les deux protagonistes partagent une vulnérabilité commune.
« Harceleur et victime présentent tous deux des troubles de la régulation des émotions. »
Autrement dit, ni l'un ni l'autre n'a les moyens de reconnaître et de nommer ce qu'il ressent. Aucun jeune, précise Saverio Tomasella, ne harcèle « juste pour rigoler » : les raisons données dans les témoignages sont plus profondes. La plus fréquente est une manière de se défendre. Beaucoup d'auteurs ont d'abord été victimes, et ils expliquent avoir frappé les premiers ou désigné quelqu'un d'autre pour ne plus être la cible. Vient ensuite l'influence de la violence vécue à la maison, qui finit par paraître normale.
Que change la présence du groupe ?
Beaucoup, car la reproduction de la violence ne suffit pas. Tous les témoignages soulignent l'importance de faire partie d'une bande et d'en suivre les règles. Pour les préadolescents et les adolescents, le groupe a des fonctions d'enveloppement, de contenance et de protection, et il dissipe les angoisses. Il anesthésie aussi la honte de faire souffrir l'un des siens, et empêche de réfléchir à la portée de ses actes.
« Se retrouver isolé, c'est s'exposer au risque de devenir soi-même la victime du groupe. […] celle qui est différente, isolée ou fragilisée, devient la cible idéale »
L'auteur cite ici la journaliste Clémence Bodoc. Il met en garde contre une première erreur : croire à un simple problème de personnalités, en oubliant le contexte familial, scolaire et social et la dynamique du groupe.
Quelle peur se cache derrière la violence ?
C'est le dénominateur commun que l'auteur retrouve dans tous les témoignages. Les victimes craignent leurs intimidateurs, et les intimidateurs sont unis par la crainte qu'ils inspirent. Chacun redoute de perdre sa popularité, sa réputation, sa place. S'y ajoute la honte, celle de faire partie d'un groupe capable d'inhumanité, ou de ne pas oser agir.
« La peur est un élément constitutif du harcèlement. La victime vit quotidiennement dans la crainte – parfois même dans la terreur – de ses intimidateurs […] »
Comment accompagner un jeune qui agresse ?
Saverio Tomasella invite à ne pas s'en tenir à la punition, qui peut renforcer la volonté de vengeance et le sentiment d'injustice. Il défend des approches non blâmantes, qui rassurent tout le monde et évitent d'ajouter de la violence à la violence. Elles font naître, écrit-il, de la sollicitude, du respect et de l'écoute.
Pour l'illustrer, il rapporte une séance entre une psychologue et Aminata, une jeune fille d'une douzaine d'années qui vient de se bagarrer. La professionnelle commence par accueillir la colère sans la juger, puis propose à l'adolescente de s'intéresser à ce qu'elle ressent dans son corps. Peu à peu, la colère laisse place à la peur qui se cachait derrière, et à l'envie, inattendue, d'aller rassurer la camarade visée. Le magazine donne le dialogue en entier, ainsi que les exercices proposés.
L'article se conclut sur une piste pour les adultes : aider chaque jeune à dire ce qu'il ressent plutôt qu'à dénigrer l'autre, pour permettre des relations plus authentiques.
Questions fréquentes
Un enfant qui harcèle est-il forcément violent par nature ?
Pas selon Saverio Tomasella : il n'existe pas de profil type. Beaucoup d'auteurs ont eux-mêmes été victimes, ou grandissent dans un contexte où la violence est banalisée.
Faut-il sanctionner un élève qui harcèle ?
L'auteur met en garde contre les punitions seules, qui peuvent nourrir le sentiment d'injustice, et plaide pour des approches non blâmantes qui aident aussi l'auteur à se libérer de ses colères et de ses peurs.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- Les témoignages de jeunes auteurs de harcèlement, qui expliquent pourquoi ils sont passés à l'acte.
- Le dialogue complet de la séance avec Aminata.
- Les exercices d'ancrage corporel proposés à la jeune fille pour apaiser sa colère et sa peur.
- Les écueils à éviter dans la réflexion sur les violences entre pairs.
