Isabelle Filliozat répond aux critiques de l'éducation positive
Parents épuisés, enfants sans repères : la psychothérapeute Isabelle Filliozat répond, dans un grand entretien du n°20, aux reproches adressés à l'éducation positive. Et pointe des malentendus plus que des désaccords de fond.
Tiré du magazine · n°20Éducation positive : ça va trop loin ?
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Depuis plus d'un an, certains journalistes et psychologues voient dans l'éducation positive la source de bien des tourments, pour les parents comme pour les enfants. Pour le n°20 d'Innovation en Éducation, la rédaction a voulu entendre l'une de ses figures les plus connues, Isabelle Filliozat, psychothérapeute du courant humaniste depuis 1982, autrice d'une trentaine de livres et de Éduquer, tout ce qu'il faut savoir. Son propos est tranché, et le magazine l'a recueilli en précisant que ce qui s'oppose ressemble davantage à un ensemble de raccourcis et de malentendus qu'à un désaccord de fond.
Qu'est-ce qu'une « belle histoire » en éducation ?
C'est l'expression qu'emploient les détracteurs pour dire que la parentalité positive raconte aux parents une histoire trop jolie. Isabelle Filliozat la retourne : vivre avec des enfants ne serait-il pas une belle histoire ? L'histoire qu'elle défend parle d'attachement, d'empathie, de besoins, d'émotions, d'autorité fondée sur le respect mutuel. Elle l'oppose à la vision d'un enfant mû par des pulsions qu'il faudrait contenir, héritée de la psychanalyse, et s'appuie, dit-elle, sur les recherches sur les talents relationnels des bébés.
« Une belle histoire n'est pas forcément une illusion. »
Elle ajoute que cette histoire remonte à ceux qui se sont opposés à Freud (le magazine y consacre un article sur les origines de l'éducation positive). On y retrouve le fil du débat : pour elle, les critiques portent moins sur des faits établis que sur la manière de voir l'enfant.
Pourquoi tant de parents sont-ils épuisés ?
C'est la question que pose la rédaction, et la réponse d'Isabelle Filliozat est de ne pas tout attribuer à l'éducation positive. Elle cite plutôt le rythme de travail, le stress, l'isolement et le manque de soutien pour les parents ; les écrans, l'alimentation ultra-transformée ou le manque de sorties en plein air pour les enfants. Selon elle, les études vont dans un sens : la parentalité positive réduirait l'épuisement parental, notamment en aidant à réguler ses émotions.
Elle propose aussi de lire autrement deux traits souvent avancés pour accuser la méthode : le perfectionnisme parental et une grande réactivité au stress. Le premier traverserait toute la société, et les réseaux sociaux l'amplifieraient ; le second, plutôt que d'être un effet de l'éducation positive, serait une raison d'en faire davantage de prévention.
Où se situent les vrais pièges ?
La psychothérapeute en nomme plusieurs, et elle le fait sans mettre les parents en faute. Son premier piège est la généralisation abusive : voir une vidéo où un câlin apaise une crise, puis conclure que tous les enfants s'apaisent ainsi. Dans la réalité, rappelle-t-elle, un enfant en colère a parfois besoin de courir, de bouger, de crier, et peut se sentir contraint par un câlin. Il n'y a pas de « taille unique » en éducation.
Le deuxième concerne les outils appliqués sans que le regard sur l'enfant change : on utilise les techniques pour que l'enfant fasse ce qu'on lui demande. Isabelle Filliozat y voit la source de nombreuses déceptions. Ce qui compte, dit-elle, c'est la qualité de la relation, pas la recette. Elle détaille d'autres pièges dans l'entretien, qui vont jusqu'à la peur d'abîmer le cerveau de son enfant en disant non, et distingue pour cela trois formes de stress, dont une seule serait toxique.
Et la place des limites, de l'autorité ?
Sur le cadre, elle assure qu'il est « là, au départ et à l'arrivée » : un cadre pensé pour protéger la santé de l'enfant et lui enseigner la tolérance à la frustration, plutôt qu'un cadre « posé » de manière autoritaire et renforcé par des punitions. Pour elle, la parentalité positive n'est ni laxisme ni autoritarisme.
Sur la « crise de l'autorité » dont parlent certains commentateurs, elle répond en s'appuyant sur un baromètre des violences éducatives publié en 2022, qui la conduit à dire que l'autoritarisme reste très présent en France. Cette lecture n'est pas partagée par tous. D'autres contributeurs du n°20 estiment que le cadre a parfois été trop laissé de côté, comme Joëlle Alarcon. Le numéro met volontairement ces points de vue côte à côte.
« Une éducation qui ne serait pas positive, n'est pas de l'éducation. »
Questions fréquentes
L'éducation positive est-elle responsable de l'épuisement des parents ?
Isabelle Filliozat soutient le contraire : selon elle, la fatigue vient surtout du stress, de l'isolement et du manque de soutien, et la parentalité positive aiderait à la réduire.
Un câlin suffit-il à calmer une crise de rage ?
Pas toujours. L'entretien insiste sur le fait qu'il n'y a pas de recette unique : certains enfants ont besoin de bouger ou de crier avant d'être apaisés.
Faut-il des limites en éducation positive ?
Oui, répond-elle : un cadre structurant, qui protège l'enfant et lui apprend la frustration, en dehors de la contrainte ou de la punition.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- L'entretien complet, en huit questions, avec toutes les réponses d'Isabelle Filliozat.
- Sa lecture du perfectionnisme parental et du neuroticisme dans les études sur l'épuisement.
- Le détail des trois formes de stress et de la manière dont elles touchent le cerveau.
- Ses réponses sur le cadre, l'autorité et les chiffres du baromètre des violences éducatives.
- Sa présentation de son livre Éduquer, tout ce qu'il faut savoir.
