Notre façon d'être parent est-elle une affaire de culture ?
Nos gestes de parents nous semblent naturels. Dans le n°13 d'Innovation en Éducation, l'anthropologue Mélissa Nayral rappelle qu'ils sont aussi hérités d'une culture, et que d'autres cultures font tout autrement.
Tiré du magazine · n°13Suis-je parfois un parent "toxique" ?
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Faire dormir un bébé seul dans sa chambre, lui apprendre la politesse très tôt, rester attentif à ses « manipulations » : ces gestes nous paraissent de simple bon sens. Selon l'anthropologue Mélissa Nayral, ils relèvent en grande partie d'une culture parentale, c'est-à-dire d'un ensemble de croyances et de normes assez partagées dans un groupe pour que ses membres s'occupent des enfants de manière semblable, sans toujours s'en apercevoir.
Docteure en anthropologie depuis 2013, Mélissa Nayral transmet cette discipline au plus grand nombre, notamment aux enfants, dans les écoles, les collèges et sur les réseaux sociaux. Dans le n°13 d'Innovation en Éducation, consacré aux blessures et aux héritages de la parentalité, elle ouvre le dossier par un pas de côté : avant les histoires de familles, il y a la culture dans laquelle nous avons grandi.
Qu'appelle-t-on une « culture parentale » ?
Une culture, explique l'autrice, est faite de savoirs, de croyances, de règles de vie, transmis de génération en génération et tenus pour acquis sans avoir été vraiment réfléchis. Appliquée à la manière d'être parent (les soins, le langage, l'éducation, l'introduction de l'enfant au monde), cette définition donne la culture parentale.
« On peut donc considérer qu'une "culture parentale" se forge dès lors qu'un certain nombre de croyances, de normes ou de valeurs sont suffisamment partagées dans un groupe pour générer des pratiques relatives à la manière de s'occuper des enfants qui soient semblables. »
L'intérêt de l'anthropologie est de comparer sans classer : elle décrit des manières de faire différentes sans jamais les hiérarchiser. Elle invite surtout à se demander ce qui, dans nos habitudes, vient de notre milieu plutôt que d'un besoin universel de l'enfant.
Que croit-on, en France, sans même y penser ?
Pour l'autrice, la culture parentale des pays occidentaux, la France en tête, repose sur deux croyances largement partagées, que l'article replace dans une longue tradition d'éducation stricte, où la politesse et le respect passaient pour la clé de l'insertion sociale. De là découle toute une série de pratiques qui visent une indépendance précoce. Le magazine les décrit et rappelle d'où elles viennent.
« Une des caractéristiques principales de la culture parentale des pays occidentaux, notamment la France, repose beaucoup sur deux croyances culturelles : d'abord l'idée que les enfants qui dorment seuls seraient plus indépendants […] et ensuite, que les parents doivent garder une certaine vigilance face à d'éventuelles manipulations de la part de leurs enfants. »
Ces croyances ne sont pas fausses ou vraies par nature : elles sont d'abord les nôtres. Elles s'installent même avant la naissance, puisque, selon les travaux qu'elle cite, ce que les futures mères reçoivent pendant la grossesse (des aides pratiques ou des savoirs psychologiques) dépend déjà de leur milieu.
À quoi ressemble un premier mois de bébé ailleurs ?
L'exemple qui frappe le plus vient du Vietnam. Une étude citée par l'autrice décrit le premier mois de la vie d'un nouveau-né comme un temps collectif, dans la pénombre et le repos. Le bébé retrouve la chambre de ses parents, où vivent seulement sa mère et la mère de celle-ci, et où presque personne n'entre. Une fête marque la fin de ce mois, le bébé reçoit son nom, puis il continue de dormir avec ses parents pendant plusieurs années.
La logique est tout autre que la nôtre : on s'affaire ensemble pour donner au bébé le maximum de sécurité, et la famille attend en retour qu'il respecte ses normes. Rien ne dit que l'une des deux manières soit meilleure. Mais la comparaison fait apparaître ce qui, chez nous, n'allait pas de soi.
Cette culture est-elle figée ?
Non. L'article rappelle que la parentalité évolue, sous l'effet des travaux de Françoise Dolto, de la diversité des familles et, plus récemment, des neurosciences, sur lesquelles s'appuient beaucoup de pratiques actuelles pour justifier leur légitimité. Un encadré du magazine ajoute une nuance importante, sur la manière dont l'anthropologie a longtemps pensé la culture, et sur ce qu'il faut garder ou écarter de cette vision.
Ce que cela change pour les parents d'aujourd'hui est surtout une invitation : regarder nos « évidences » comme un héritage parmi d'autres, sans se juger ni se défendre. C'est le point de départ d'un numéro qui explore ensuite les héritages plus intimes. Pour y voir plus clair sur le poids de ce que l'on a reçu, un autre article du blog prolonge la réflexion.
Questions fréquentes
Une culture parentale, qu'est-ce que c'est ?
Un ensemble de croyances, de normes et de valeurs suffisamment partagées dans un groupe pour que ses membres s'occupent des enfants de manière semblable. Elle se transmet, comme n'importe quelle culture.
Les pratiques françaises sont-elles les meilleures ?
L'anthropologie ne hiérarchise pas les cultures. Elle montre que d'autres sociétés font autrement, et invite à regarder nos habitudes avec un peu de recul.
Notre culture nous détermine-t-elle entièrement ?
Non. L'article rappelle que la vision d'une personne entièrement façonnée par sa culture n'est plus partagée telle quelle, et qu'il faut aussi tenir compte des trajectoires individuelles.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- Les trois règles de la parenté (filiation, alliance, résidence) et le passage de la « parenté » à la « parentalité ».
- L'encadré « Anthropoquoi ? » qui présente la discipline en quelques lignes.
- Le détail des pratiques de la culture parentale française et la comparaison avec le « premier mois » vietnamien.
- L'encadré sur le culturalisme et ses limites.
- La biographie de l'autrice et les références de ses travaux.
