Peut-on arrêter la transmission du trauma ? La réponse de Boris Cyrulnik
Un parent blessé fait-il forcément souffrir son enfant ? Dans le n°13 d'Innovation en Éducation, Boris Cyrulnik refuse la réponse simple et décrit ce qui, autour d'un enfant, fait la différence.
Tiré du magazine · n°13Suis-je parfois un parent "toxique" ?
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« La formulation de votre question pour moi est beaucoup trop causalitaire. » C'est ainsi que Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et président de la Commission des 1000 premiers jours, répond à l'équipe du magazine, qui lui demandait si des parents pouvaient être « toxiques ». Pour lui, un parent blessé ne provoque pas mécaniquement un enfant blessé. Ce qui compte, c'est l'ensemble des adultes et des enfants qui entourent l'enfant, et la possibilité de reprendre un développement après une épreuve : la résilience.
L'entretien du n°13 d'Innovation en Éducation, long et nuancé, rassure autant qu'il interpelle. Il commence par un déplacement du regard.
Pourquoi ne pas chercher « la cause » ?
Parce que, répond Cyrulnik, l'attachement ne s'explique pas par un rapport de cause à effet, mais par une convergence, un raisonnement écosystémique : parents, fratrie, école, entourage. Il donne des ordres de grandeur. Quand les deux parents sont maltraitants dans une famille close, environ 90 % des enfants développent un attachement insécure. Quand un seul des deux est toxique et que l'autre sécurise, on tombe à 60 %. Et même avec deux parents généreux et attentifs, il y a environ 30 % d'enfants insécures dans un pays en paix.
Autrement dit, ni la fatalité ni la garantie. Ces enfants auront simplement à travailler un peu plus pour rattraper leur retard et déclencher un processus de résilience, que le neuropsychiatre définit comme la reprise d'un nouveau développement après un traumatisme ou des conditions de vie adverses.
Faut-il viser le parent parfait ?
Surtout pas. Cyrulnik décrit deux « mauvaises stratégies » parentales : ne pas s'occuper de l'enfant, et être présent tout le temps. Dans les deux cas, la « niche sensorielle » de l'enfant, cet environnement de sons, de gestes et de réponses qui l'aide à se construire, s'appauvrit. Un encadré du magazine résume ce qu'il appelle les trois niches sensorielles, depuis la grossesse jusqu'aux premiers mots.
« Donc si on devait fabriquer des parents parfaits, on fabriquerait des enfants très mal développés. Par bonheur, aucun parent n'est parfait, et c'est parfait comme ça […]. »
L'enfant, explique-t-il avec l'image des sportifs, ne se muscle qu'en affrontant des obstacles : l'imperfection des parents l'oblige à faire sa part d'effort.
Que faire des silences et des « fantômes » familiaux ?
Dans Le murmure des fantômes, Cyrulnik écrit que le traumatisme fait partie de l'histoire d'une personne comme un fantôme qui l'accompagne. Il murmure et gouverne à notre insu, si on ne fait rien. Or on ne peut pas tout dire dans une famille, et le silence est lui-même une forme de communication.
« Si je me tais, je transmets l'angoisse et si je parle, je transmets l'horreur. »
Le neuropsychiatre n'en tire pas de règle, mais une piste : on peut mettre de la distance avec ce fantôme par un récit, un film, une œuvre, qui disent ce qu'on ne peut pas dire soi-même.
Qu'est-ce qui fragilise l'attachement aujourd'hui ?
Le diagnostic est sans amertume. Les parents qui travaillent trop, rentrent épuisés à 21 h et croient se dévouer à leurs enfants laissent ceux-ci sans réponse quand ils sont malheureux. Avec l'éclatement des familles et les mobilités, « il n'y a plus de village ». Il y voit un contresens entre les générations : les conditions matérielles progressent, les conditions relationnelles se dégradent. Il évoque aussi la place de l'interdit, qui apprend à freiner ses impulsions, et le rôle des écrans.
Comment arrête-t-on la transmission ?
La réponse est plus simple qu'on ne le craint. D'après Cyrulnik, la résilience se déclenche la plupart du temps avec de simples conseils, des bavardages, des psychothérapies d'accompagnement, à condition que les parents soient entourés. C'est le sens des Maisons des 1000 premiers jours qu'il a demandées aux municipalités : un lieu où l'on peut venir sans rendez-vous. Son seul conseil aux parents, plutôt inattendu, tient en une formule que le magazine reproduit : ne suivre aucun conseil, et se mettre à l'épreuve auprès de quelqu'un qu'on aime.
Pour prolonger, un article du blog revient sur la différence entre résilience et guérison.
Questions fréquentes
Un parent qui a vécu un trauma le transmet-il forcément ?
Non. Boris Cyrulnik refuse tout lien mécanique de cause à effet : l'entourage de l'enfant, les autres adultes, la fratrie et l'école jouent un rôle déterminant.
Qu'est-ce que la résilience ?
Pour Boris Cyrulnik, c'est la reprise d'un nouveau développement après un traumatisme ou des conditions de vie adverses. Elle est, dit-il, facile à déclencher quand les parents sont entourés.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- L'entretien complet, en neuf questions, avec les chiffres sur l'attachement insécure.
- L'encadré « Les 3 niches sensorielles », de la grossesse aux premiers mots.
- Les signes d'un attachement sécurisant défaillant chez l'enfant, et les tests qui existent.
- Le regard de Boris Cyrulnik sur le développement personnel, le Japon et les écrans.
- Son conseil aux parents, en fin d'entretien.
