Comment parler de la mort à un enfant ?
La mort fait peur aux adultes, et on hésite à en parler aux enfants. Dans le n°17 d'Innovation en Éducation, le sociologue Nicolas El Haïk-Wagner explique pourquoi le silence ne protège pas.
Tiré du magazine · n°17L'éducation et ses tabous
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On associe rarement l'enfance, la scolarité et la mort. Pourtant, les enfants et les adolescents sont confrontés à la perte d'un proche, d'un camarade ou d'un animal, et aux questions existentielles qui l'accompagnent. Pour le sociologue Nicolas El Haïk-Wagner, la réponse tient en peu de mots : le silence ne protège pas, il laisse l'enfant seul avec ses idées. Il propose des repères pour en parler, à la maison comme en classe.
Doctorant en sociologie au Conservatoire national des arts et métiers, Nicolas El Haïk-Wagner coordonne le dispositif « La vie, la mort… On en parle ? » de la Société française d'accompagnement et de soins palliatifs (SFAP), qui outille les professionnels de l'éducation et de la santé. Il signe cet article dans le n°17 d'Innovation en Éducation, consacré à ce que l'on dit aux enfants.
Les enfants concernés sont-ils si nombreux ?
Oui, et c'est souvent invisible. L'auteur rappelle qu'on compte en France 610 000 jeunes orphelins, c'est-à-dire des jeunes qui ont perdu un parent ou les deux avant 25 ans, et entre 500 000 et 800 000 jeunes aidants qui accompagnent un proche malade ou en situation de handicap. S'y ajoutent les deuils de camarades, de voisins, de grands-parents. À l'école, ces élèves oscillent souvent entre surinvestissement scolaire et décrochage, et l'article rappelle que le deuil peut aussi affecter la concentration et la mémoire de travail.
Pourquoi est-ce si difficile d'en parler ?
Parce que la mort nous ramène à notre propre vécu et à notre propre finitude, et que l'on craint de heurter l'enfant. Selon une enquête citée dans l'article (IFOP, 2021), 51 % des parents et 73 % des enseignants disent avoir du mal à aborder le sujet. Les enseignants craignent de commettre un impair et se sentent rarement formés, ce qui contribue à occulter la question. Le même sondage indique que beaucoup d'adultes ont déjà dissimulé la mort ou ses circonstances à leurs enfants ou à leurs élèves.
Il n'existe pas de posture parfaite, prévient l'auteur. Mais il avance quelques principes. Plutôt que des métaphores obscures du type « papa est parti pour un long voyage », il vaut mieux des formules directes, à la hauteur de l'enfant. Il rappelle aussi qu'une émotion d'adulte ne tue pas l'enfant : ne pas le surprotéger, c'est lui donner des mots plutôt que de le laisser construire ses propres explications.
« L'enfant n'est jamais trop jeune pour comprendre, mais aussi pour ressentir et souffrir. »
Un enfant de 4 ans et un adolescent comprennent-ils la mort de la même façon ?
Non. L'article décrit comment la conception de la mort évolue avec le développement psychoaffectif. Les plus jeunes la pensent comme réversible, et la pensée magique peut même les amener à se croire responsables d'un décès. Le magazine détaille chacune des étapes, avec leurs âges, jusqu'à une conception proche de celle des adultes à l'adolescence.
L'auteur y ajoute une mise en garde : comprendre intellectuellement la mort ne dit rien de ce que l'enfant ressent. Il peut ne pas exprimer sa tristesse, par désir de protéger les adultes, sans que celle-ci soit moins réelle.
Faut-il parler du deuil « par étapes » ?
C'est un point nuancé dans l'article. Les recherches récentes, indique-t-il, jugent dépassées les théories qui décrivent le deuil comme une suite d'étapes fixes. Le deuil suit un rythme propre à chacun et peut se réactiver plus tard, lors d'un anniversaire, d'un examen, d'une naissance. L'auteur invite à ouvrir plusieurs voies d'expression, la parole mais aussi le dessin ou le jeu, sans en faire une obligation. À l'adolescence, il recommande une présence discrète mais solide, qui fait confiance au jeune tout en rappelant sa disponibilité. Dans tous les cas, associer l'enfant ou les élèves aux décisions qui les concernent, par exemple le choix d'assister ou non à l'enterrement, fait partie de l'accompagnement.
« […] perpétuer le silence ne constitue jamais une option opportune : ouvrir des espaces d'expression sans créer une injonction à la parole, susciter la réflexion éthique et acculturer à la perte constituent des chemins bien plus féconds vers une pédagogie de la finitude, pour les plus jeunes comme pour soi-même. »
Un autre article du numéro prolonge la question du silence : peut-on tout dire aux enfants ? Et pour accompagner une famille traversée par une perte, un article d'un autre numéro décrit ce que vivent les enfants face à l'absence.
Questions fréquentes
Faut-il dire la vérité sur un décès à un jeune enfant ?
L'auteur recommande des mots directs et adaptés plutôt que des métaphores, en s'appuyant sur une idée de Françoise Dolto : sans la vérité, l'enfant construit lui-même des fantasmes.
Comment annoncer un décès à une classe ?
Le magazine renvoie vers le portail lavielamortonenparle.fr, qui propose des notices rédigées par des chercheurs et des praticiens, une médiathèque et une carte des structures d'aide par département.
Un enfant qui ne pleure pas est-il indifférent ?
Pas forcément. Il peut taire ses émotions pour protéger les adultes. L'auteur invite à lui laisser plusieurs moyens de s'exprimer, sans le forcer à parler.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- Les chiffres sur les jeunes orphelins, les jeunes aidants et les enseignants formés.
- Les grandes étapes de la compréhension de la mort, de la petite enfance à l'adolescence.
- Les conséquences du deuil à l'école : concentration, orientation, décrochage.
- La discussion sur les théories du deuil et les pistes d'accompagnement des adolescents.
- L'encadré sur le portail « La vie, la mort… On en parle ? » et ses ressources.
