Les élèves peuvent-ils s'enseigner entre eux ? L'expérience de Karine Ravel
Épuisée par une classe de trente élèves à qui elle voulait tout transmettre, Karine Ravel a changé de posture. Elle raconte dans le n°24 d'Innovation en Éducation comment l'apprentissage entre pairs a transformé sa classe, puis son école.
En 2018, dans un grand lycée français au nord de la Patagonie, au Chili, Karine Ravel enseigne à trente élèves de grande section. Sa mission : développer leur français oral. Elle veut offrir à chacun le plus de situations possible pour parler, et elle s'épuise. Dans le n°24 d'Innovation en Éducation, elle raconte comment cette impasse l'a conduite à changer de posture, puis à fonder la Gift School, une école primaire privée innovante où la transmission entre pairs est un choix pédagogique central.
Comment passer d'un enseignant « source unique » à des élèves qui s'apprennent les uns aux autres ?
Elle est passée, explique-t-elle, d'un mode de transmission vertical à un mode également horizontal, entre pairs. Concrètement, elle a organisé des ateliers où les enfants, en autonomie, interagissaient autour de jeux d'imitation ou d'un « Qui est-ce ? ». L'adulte se contentait d'une écoute attentive en passant. Le vocabulaire avait été travaillé au préalable, et les enfants ont très vite pu choisir eux-mêmes leurs ateliers. Pour introduire une notion, elle la présentait sous la forme d'un « mystère », comme un jeu d'enquête à résoudre ensemble.
Qu'a-t-elle observé chez les enfants ?
Un meilleur engagement, d'abord, et un passage de l'aide à l'entraide : un mouvement qui ne vient plus seulement des enfants jugés les plus compétents, mais une vraie interaction, une vraie coopération. Pour elle, c'était aussi l'occasion de prendre du recul et de pratiquer l'humilité.
Que met en place la Gift School ?
Plusieurs choix s'y combinent, en maternelle comme en primaire. Le mélange des âges, d'abord : les plus jeunes apprennent par l'exemple des plus âgés, qui apprennent à leur tour en les soutenant. Transmettre à un autre ce que l'on vient d'apprendre oblige à le décortiquer, donc à le comprendre mieux et à le retenir. Si l'on ne peut pas mélanger les âges, on peut reproduire en partie cette dynamique avec des niveaux hétérogènes.
L'école organise aussi des marchés des connaissances annuels, où des élèves volontaires tiennent un stand sur un sujet qui les passionne. Un élève de 10 ans résume l'effet à sa façon.
« Quand c'est un copain qui m'explique, c'est comme si c'était plus facile à comprendre »
Et pour les conflits entre élèves ?
Des élèves volontaires sont formés à la médiation entre pairs. Pendant la récréation, ils sont repérables à leur chasuble, lorsqu'ils se sentent disponibles ce jour-là, et les autres enfants peuvent les solliciter en cas de petit conflit.
« La médiation par les pairs permet une diminution des tensions et un climat scolaire plus serein. »
Les élèves y sont, selon l'autrice, acteurs d'un projet majeur de leur établissement.
Comment organiser l'entraide dans une classe d'élémentaire ?
Les classes sont aménagées pour un système de tutorat. Un tableau permet aux enfants qui ont terminé leur travail de s'inscrire comme disponibles, tandis que ceux qui ont besoin d'aide peuvent s'y inscrire aussi. Les élèves sont préparés à cette entraide : ils apprennent à demander de l'aide et à en apporter, par exemple en reformulant un énoncé plus simplement plutôt qu'en donnant la réponse. Le magazine détaille cette formation et le fonctionnement du tableau d'aide.
Quels bénéfices pour la classe et pour l'enseignant ?
Karine Ravel cite un meilleur engagement, une plus grande autonomie des élèves et une différenciation plus facile pour l'enseignant. Les élèves acquièrent aussi des compétences sociales et émotionnelles : ils perçoivent les différences comme une richesse, et développent empathie et sens du partage.
Questions fréquentes
Faut-il une classe multi-âges pour pratiquer l'entraide ?
Non. Le mélange des âges facilite la transmission entre pairs, mais l'autrice explique qu'on peut en reproduire en partie la dynamique entre élèves de niveaux hétérogènes, et par des jeux à deux ou plus.
Les élèves médiateurs sont-ils obligés de l'être ?
Non : ils sont toujours volontaires, et ne portent la chasuble que lorsqu'ils se sentent disponibles.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- Le récit de la classe chilienne, avec ses ateliers en autonomie et ses « mystères ».
- Les actions de la Gift School pour favoriser la transmission entre pairs.
- La formation des élèves médiateurs, repérables à leur chasuble.
- Le tableau d'aide du système de tutorat et la façon d'apprendre à aider sans donner la réponse.
- Les jeux à deux ou plus pour le calcul mental, l'orthographe et le vocabulaire.
N°24
n°24 · Profs inspirants : 30 méthodes qui marchent
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