Peut-on faire philosopher les enfants dès la maternelle ? Frédéric Lenoir répond
Les enfants savent-ils débattre ? Dans le n°1 d'Innovation en Éducation, le philosophe Frédéric Lenoir raconte les ateliers de la fondation SEVE, où l'on apprend à penser avec les autres.
Parler de philosophie à des enfants de quatre ans semble audacieux. Frédéric Lenoir, philosophe, sociologue et écrivain, y voit au contraire une évidence : on peut philosopher bien avant de maîtriser les concepts, et cela aide à se former une pensée. Il a cofondé en 2016 la fondation SEVE (Savoir Être et Vivre Ensemble) pour proposer, en classe, des ateliers de philosophie et de pratique de l'attention. Il est l'invité du n°1 d'Innovation en Éducation.
Pourquoi philosopher avec des enfants ?
Pas pour leur enseigner la philosophie comme un savoir, qui suppose un langage conceptuel, mais pour les faire réfléchir, argumenter, débattre, problématiser. Frédéric Lenoir y voit un moyen de former le jugement, en particulier à une époque où les jeunes sont confrontés à une masse d'informations non hiérarchisées, de rumeurs et de théories du complot.
« Ces ateliers sont donc une éducation au “vivre ensemble”, un laboratoire de citoyenneté puisqu’on y apprend à débattre, écouter, etc. »
Les ateliers apprennent aussi à écouter, et à reconnaître que d'autres peuvent avoir des arguments légitimes. Convaincre par la raison plutôt que par les invectives, voilà une compétence qui sert bien au-delà de l'école.
À quoi ressemble un atelier, concrètement ?
L'atelier dure une heure et associe deux temps : une courte pratique de l'attention, pour aider les enfants à se poser, puis la discussion. L'animateur n'est pas un philosophe : il adopte une posture neutre et fait circuler la parole à partir d'une question. Le philosophe donne un exemple, celui d'un atelier où l'on se demande s'il vaut mieux être mortel ou immortel. Un enfant répond « mortel » parce que la Terre ne pourrait pas supporter autant de monde. Un autre objecte qu'on reporterait sans cesse les choses importantes, un troisième préfère l'immortalité pour ne pas perdre ses proches. Personne n'a dit quoi penser, et pourtant tous raisonnent, argumentent, se répondent.
Le changement de posture est central. L'animateur n'est plus celui qui sait et transmet : il dit à l'enfant que ce qu'il pense compte. Frédéric Lenoir observe que des enfants peu à l'aise dans les matières répétitives y ont gagné en confiance. Le magazine détaille la manière dont l'animateur gère les propos excessifs, le choix des questions, et les âges concernés, de la grande section au bac.
Et pour nous, adultes ?
L'entretien se conclut sur une pensée qui dépasse l'école. Les enfants comprennent vite ce que les adultes oublient parfois dans leurs échanges, par exemple devant un plateau de télévision.
« Ce que les enfants comprennent et qu’on n’a pas assez compris, nous adultes, c’est qu’on pense mieux ensemble. »
Il reconnaît aussi des résistances : certains professeurs de philosophie hésitent à qualifier ces ateliers de philosophiques, et les enseignants, déjà très sollicités, manquent de temps. Il les mentionne avec mesure, en soulignant que les résistances institutionnelles reculent, et que l'enseignement moral et civique peut accueillir ces ateliers. Sur la pratique de l'attention, qui rejoint les expériences d'enseignants menées en classe, voir aussi ce témoignage sur la méditation en classe.
Questions fréquentes
À partir de quel âge peut-on faire des ateliers philo ?
Selon Frédéric Lenoir, dès la grande section de maternelle, et jusqu'au bac. Plus on commence tôt, plus c'est facile, mais des ados de 14 ans peuvent aussi entrer dans l'exercice.
Un atelier philo est-il un cours de morale ?
Non, et c'est l'un des points sur lesquels il insiste : on n'y conclut jamais par ce qu'il faut penser. Les enfants argumentent, et ce sont leurs pairs qui répondent aux propos discutables.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- L'entretien complet de Frédéric Lenoir, en une quinzaine de questions.
- La manière dont l'animateur fait circuler la parole sans jamais donner son avis.
- La façon de réagir quand un enfant tient un propos violent ou excessif.
- Le déroulé du binôme pratique de l'attention et atelier philo.
- Un encadré pour demander un animateur dans sa classe ou se former.
N°1
n°1 · Tout part de l'éducation
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