Un bébé est-il vraiment acteur de son développement ?
On imagine souvent le nourrisson comme un être qui attend. Dans le n°14 d'Innovation en Éducation, l'association Ensemble pour la petite enfance montre au contraire un bébé qui agit dès les premières heures, à condition qu'un adulte le soutienne.
Tiré du magazine · n°14L'action, meilleure alliée du cerveau
Voir ce numéro
Le nourrisson n'est pas un être qui attend que le monde vienne à lui : il agit, il sollicite et il observe dès les premières heures de sa vie. Pour les spécialistes de la petite enfance, c'est ce qui explique qu'un être aussi immature à la naissance se développe si bien, à une condition : qu'un adulte de référence soit là pour garantir sa sécurité.
Dans le n°14 d'Innovation en Éducation, Soline Amir-Tahmasseb, Marion Charpentier et Pauline Agator, de l'association Ensemble pour la petite enfance (EPE), ouvrent le dossier « L'action côté science » avec cette idée. Un encadré donne la parole à Josette Serre, psychologue du développement, ancienne ingénieure de recherche au CNRS et membre du conseil scientifique d'EPE.
Un nourrisson est-il vraiment passif ?
Les autrices répondent par la négative. Derrière ses airs gauches et ses babillages, le bébé travaille. Dès la naissance, à son état le plus vulnérable, il déploie des efforts considérables pour s'accrocher au regard de la personne qui s'occupe de lui. Ce geste d'apparence anodine met en route toute une série de processus : une réaction hormonale, une synchronisation sur le visage humain, et la naissance d'un premier repère à partir duquel le monde des grands devient explorable.
Le nourrisson n'est pas encore capable d'aller chercher seul toutes les informations dont il a besoin. Alors il les fait venir à lui, en sollicitant les soins et les échanges des adultes. Pendant ce temps, il enregistre tout et analyse ce qu'il perçoit en cherchant ce qui revient et ce qui est cohérent. L'exemple le plus parlant est celui de la langue : à 6 mois, un bébé a déjà repéré sa langue maternelle et les enchaînements de sons qui portent du sens.
« Son cerveau est un statisticien inné. »
Pourquoi touche-t-il, jette-t-il, met-il tout à la bouche ?
Parce qu'il est équipé pour explorer un monde en trois dimensions, et qu'il doit l'organiser lui-même : à la naissance, il ne perçoit pas les choses comme nous. Faire tomber, écraser, ramasser, goûter, ce n'est pas du désordre, c'est de la recherche. Déchirer une feuille ou lancer un objet, c'est comprendre les propriétés de l'objet.
Les autrices en tirent une piste pour l'adulte : essayer de se représenter l'expérience du point de vue de l'enfant et la réponse qu'il cherche. Dans cette découverte par les sens, sa liberté d'action est précieuse, et ses besoins de sécurité aussi. L'article précise ce que cela implique concrètement pour les limites que pose l'adulte.
Acteur, mais pas sans responsable ?
C'est la nuance que Josette Serre apporte dans l'encadré. Le tout-petit agit parce qu'il est précâblé pour le faire, pas parce qu'il réfléchit à ses actes : cette conscience des motifs et des conséquences n'arrive que vers 6 ou 7 ans, quand le lobe frontal est suffisamment mature. La psychologue s'appuie sur la théorie du « core-knowledge », aujourd'hui largement soutenue par la recherche : le bébé naît avec des connaissances innées qui le prédisposent à entrer en relation avec les humains et à intégrer leurs codes.
Sa capacité à s'attirer de bons soins maximise donc ses chances de bien se développer. Mais ses apprentissages dépendent de ce qu'il pourra entreprendre sous supervision. D'où la formule qui résume l'article, que l'on peut lire dans le magazine : acteur, oui, mais pas sans responsable.
« Il n'y a pas d'exploration sécure sans un adulte référent à proximité et garant de ses actions »
Que change cette idée pour les parents et les professionnels ?
Elle déplace le regard. Plutôt que de se demander comment « stimuler » un bébé, on se demande ce qu'il cherche à comprendre et comment l'aider à y parvenir, sans le laisser seul ni faire à sa place. Elle rappelle aussi que ce qui prépare la réussite scolaire commence bien avant l'école, dans la qualité des échanges et dans l'envie d'explorer que l'on nourrit.
Il n'y a là rien qui demande d'en faire plus : l'article invite plutôt à observer et à accompagner. C'est une manière de se sentir moins démuni face à un enfant qui, en apparence, « fait n'importe quoi ». Pour prolonger sur ce besoin de sécurité, la psychiatre Anne Raynaud explique pourquoi il conditionne tous les autres.
Questions fréquentes
Un bébé comprend-il ce qu'il fait ?
Pas au sens d'une réflexion sur ses actes, selon Josette Serre : cette conscience n'apparaît que vers 6 ou 7 ans. Il agit d'abord parce qu'il est préprogrammé pour explorer et entrer en relation.
Faut-il laisser un bébé tout explorer ?
Les autrices encouragent sa découverte des objets, tout en rappelant que l'adulte reste un filet de sécurité : les limites de l'adulte sont celles de l'enfant.
Un nourrisson apprend-il vraiment dès la naissance ?
Oui. Il cherche le regard de son adulte de référence dès les premières heures et enregistre en permanence ce qu'il perçoit. À 6 mois, il a déjà repéré sa langue maternelle.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- Le mot de l'expert de Josette Serre en entier, avec la théorie du core-knowledge.
- Le déroulé de ce qui se joue dans la première rencontre entre le bébé et son adulte de référence.
- L'explication de ce qui se passe dans le cerveau du bébé vers 2 ans.
- La « clé pour agir » proposée aux adultes, avec ses précautions de sécurité.
- Le rappel de la théorie de l'attachement de John Bowlby.
