Et si savoir se retenir était la clé de l'intelligence ? L'idée d'Olivier Houdé
On a longtemps vu dans l'inhibition un frein. Invité du n°26 d'Innovation en Éducation, le psychologue Olivier Houdé explique pourquoi elle est au contraire au cœur de l'intelligence de l'enfant.
Tiré du magazine · n°26Mais qu’est-ce qui se passe dans sa tête ?
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Pour Olivier Houdé, le cœur de l'intelligence n'est pas la logique elle-même, mais la capacité à freiner nos automatismes pour laisser la logique s'exprimer. C'est ce qu'il appelle le contrôle inhibiteur, situé dans le cortex préfrontal. Un enfant qui se trompe là où il réussissait la veille n'a pas régressé : un raccourci mental a pris le dessus. Cette capacité s'entraîne, à l'école comme à la maison, dans un climat de confiance.
Professeur de psychologie expérimentale à l'Université Paris Cité, ancien directeur du LaPsyDÉ (CNRS), membre de plusieurs académies, Olivier Houdé est l'un des pionniers mondiaux de l'imagerie cérébrale chez l'enfant. Il est l'invité spécial du n°26 d'Innovation en Éducation, à l'occasion de la sortie de La psychologie de l'enfant. L'entretien retrace un parcours scientifique, et il en tire des conséquences très concrètes pour les enseignants et les parents.
Que doit-on à Jean Piaget, et où s'en écarter ?
Olivier Houdé a découvert Piaget à vingt ans, alors qu'il se formait pour devenir instituteur en Belgique. Il en parle comme de son maître intellectuel, le plus grand psychologue de l'enfant du XXe siècle, à qui il rend un hommage appuyé. Piaget décrivait le développement de l'intelligence comme un escalier, avec des stades franchis à peu près au même âge par tous les enfants.
En reprenant ses expériences dans les écoles, Olivier Houdé a pourtant observé autre chose. Certains enfants raisonnaient logiquement bien avant l'âge prévu, tandis que d'autres, plus âgés, redevenaient illogiques dans certaines situations. Il en a conclu que le développement est beaucoup plus dynamique que linéaire : des compétences précoces coexistent avec des raccourcis mentaux, ce qu'il appelle des heuristiques, qui fonctionnent souvent mais pas toujours.
Qu'est-ce que le contrôle inhibiteur ?
C'est ce que l'imagerie cérébrale lui a permis de mettre en évidence. Ce qui manque parfois à l'enfant, ce n'est pas la connaissance, c'est la capacité à bloquer le raccourci qui l'induit en erreur.
L'entretien décrit sa première expérience d'IRM fonctionnelle avec des élèves, autour d'une tâche célèbre de Piaget où l'on écarte des jetons sous les yeux de l'enfant. Le magazine explique pourquoi les jeunes enfants s'y trompent, et le lien inattendu avec la manière dont les livres de maths présentent les nombres.
« Avant, elle avait un sens très négatif dans l'éducation. Or, c'est tout le contraire qui se passe ici : l'inhibition est source d'intelligence ! »
Ces raccourcis ne disparaissent pas avec l'âge. Olivier Houdé raconte avoir soumis des polytechniciens à des tests de logique : ils se sont laissé piéger comme tout le monde. Pour lui, cela montre que l'école n'a jamais entraîné systématiquement cette capacité, alors qu'elle intervient dans chaque apprentissage, du calcul à la lecture. Il donne l'exemple des lettres en miroir, que le magazine développe. Il plaide pour des outils construits avec les enseignants eux-mêmes, et non imposés d'en haut.
Que peuvent faire les parents ?
L'entretien sort de la classe pour entrer dans la maison, avec la question de la frustration. Olivier Houdé évoque l'expérience bien connue du chamallow, où des enfants doivent attendre pour en recevoir un second. Elle montre l'inhibition en action, et la nécessité pour l'enfant d'apprendre à attendre.
Mais il insiste sur une condition : cette patience ne s'apprend durablement que dans un cadre de confiance. L'enfant n'a aucune raison d'attendre s'il doute que la promesse sera tenue. La peur ou la contrainte produisent une retenue fragile, qui cède dès que la pression disparaît. Fermeté et confiance vont donc ensemble, et le parent doit tenir ses promesses.
Il ajoute une découverte de son équipe : certaines émotions, comme le doute, la curiosité ou l'anticipation du regret, aident le cerveau à inhiber. Il l'illustre par une variante gourmande de la tâche des jetons.
« La gourmandise rend le jeune enfant mathématicien ! »
À quoi ressemblerait une école plus biscornue ?
Olivier Houdé qualifie de biscornu le développement de l'enfant, irrégulier et imprévisible, face à une école organisée en escalier, classe par classe. Il évoque des écoles qui regroupent plusieurs âges, et demande aux enseignants de ne pas s'inquiéter quand un élève échoue là où il réussissait quelques jours plus tôt, mais de chercher quel automatisme s'est déclenché. Le magazine rapporte aussi son estimation, encore modeste, de la diffusion de ces recherches à l'école.
L'attention, qui consiste aussi à écarter ce qui distrait, est l'un des quatre piliers de l'apprentissage décrits par Stanislas Dehaene, présentés dans le même numéro.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le contrôle inhibiteur chez l'enfant ?
C'est la capacité, située dans le cortex préfrontal, à freiner une réponse automatique pour chercher la bonne solution. Pour Olivier Houdé, c'est le cœur de l'intelligence.
Pourquoi un enfant échoue-t-il à un exercice qu'il réussissait la veille ?
Selon le psychologue, un automatisme mental a pris le dessus dans cette situation précise. Il conseille d'analyser ce qui l'a déclenché plutôt que de s'en inquiéter.
Faut-il frustrer son enfant pour développer son intelligence ?
Olivier Houdé parle d'apprendre à attendre, dans un cadre de confiance. Une frustration punitive, sans gratification ni promesse tenue, ne développe pas le bon mécanisme.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- Le récit de la découverte de Piaget et l'hommage qu'Olivier Houdé lui rend.
- L'encadré sur la tâche de conservation du nombre, et la première expérience d'IRM fonctionnelle avec des élèves.
- L'explication de la confusion entre b et d, p et q, par un raccourci du cerveau.
- La variante des bonbons, et les émotions qui guident l'inhibition.
- Sa vision d'une école à géométrie variable et ce qu'elle demande aux enseignants.
n°26 · Mais qu’est-ce qui se passe dans sa tête ?
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