Où commence vraiment la liberté pédagogique ? L'avis d'Isabelle Peloux
Avec franc-parler, Isabelle Peloux, qui a formé des centaines d'enseignants, explique à quel endroit précis se vit la liberté pédagogique. Un grand entretien du n°16 d'Innovation en Éducation.
Tiré du magazine · n°16Libertés pédagogiques (mode d'emploi)
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Pour Isabelle Peloux, la liberté pédagogique est « absolument énorme », à condition de savoir où elle se situe. Auteure, formatrice, professeure des écoles et fondatrice de l'école élémentaire du Colibri aux Amanins, elle a formé des centaines d'enseignants en trente ans. Dans le grand entretien du n°16 d'Innovation en Éducation, elle explique pourquoi beaucoup d'enseignants ne s'en saisissent pas et ce qui, selon elle, la rend si vaste.
Pourquoi le mot « pédagogique » est-il un piège ?
Parce que trois notions s'entremêlent : la didactique, la pédagogie et l'éducation. La première répond à la question de savoir comment fonctionne un apprentissage. La deuxième, c'est la marge de manœuvre de l'enseignant pour mettre en œuvre cette connaissance. Ce n'est qu'à cet endroit précis que se vit la liberté pédagogique.
Elle en donne un exemple, celui de la lecture. Les neurosciences ont montré qu'apprendre à lire passe par le déchiffrage des syllabes et par la compréhension du sens, et que les deux sont complémentaires. Le débat ancien entre méthode globale et méthode syllabique n'a donc plus lieu d'être. Cela, c'est la didactique, et elle ne se choisit pas. En revanche, la manière de faire travailler l'une et l'autre dépend de l'enseignant, qui peut inventer des exercices en grand nombre. C'est cette liberté-là qui lui appartient.
Elle remarque que lorsque le ministre Jean-Michel Blanquer a diffusé ses guides de bonnes pratiques, beaucoup d'enseignants lui ont reproché de refaire les programmes. À la lecture, dit-elle, ces guides parlent de didactique, non de pédagogie.
Qu'est-ce qui empêche les enseignants d'en profiter ?
L'entretien nomme plusieurs biais. Le premier est celui qu'elle appelle « l'assez bon élève » : l'enseignant a rarement été un mauvais élève. Il a appris à rentrer dans le moule, à faire ce qui était attendu, sans toujours comprendre, et il risque de reproduire cette posture avec ses élèves. Elle décrit une expérience qu'elle mène depuis plus de dix ans avec les enseignants en formation, autour de poésies à apprendre en cinq minutes, qui l'a confortée dans cette idée. Le magazine en raconte le déroulement.
« On sait aujourd'hui que le cerveau ne peut pas apprendre s'il ne trouve pas de sens, il bloque. »
Le deuxième biais tient à l'institution elle-même : elle prône la liberté pédagogique, mais les enseignants se croient toujours obligés de demander la permission.
Où se situe la liberté, concrètement ?
Dans la posture, répond-elle, et d'abord dès que la porte de la classe est fermée.
« La liberté commence dès que je ferme la porte de ma classe, dans ma posture devant mes élèves […] »
Choisit-on de faire fonctionner le libre-arbitre et le discernement des élèves, ou de rester dans des automatismes ? Donne-t-on beaucoup de devoirs pour rassurer les parents ? Elle évoque aussi la façon de parler aux élèves, ce qu'elle rattache à l'éducation. Elle précise qu'il n'y a pas à choisir entre fermeté et douceur : un enseignant exigeant peut être juste, et les deux qualités doivent s'encastrer.
Elle ajoute un argument sur la poésie : des générations entières ont appris des textes par cœur, mais aucun poète ne les a écrits pour cela. Pour elle, la poésie est de la liberté dans l'expression, et le par cœur, utile pour se constituer une base de références, n'est pas la seule manière d'entraîner la mémoire.
Que dit-elle des parents, des inspections et des modes pédagogiques ?
Les parents ont besoin de confiance : à la réunion de rentrée, elle conseille de présenter ses méthodes et les résultats attendus. Pour l'inspection, elle recommande de rassurer l'inspecteur le jour venu et d'user de sa liberté le reste du temps. Quant aux modes pédagogiques, elle invite à comprendre le sens de chaque méthode avant de l'adopter : derrière la classe flexible, par exemple, il y a l'idée qu'un enfant apprend mieux en bougeant. Pas besoin de matériel coûteux, ni d'étiquette. Le magazine détaille ses réponses, ses exemples de didactique du quotidien et son idée de la collaboration comme matière à part entière.
Questions fréquentes
Quelle différence entre didactique et pédagogie ?
Selon Isabelle Peloux, la didactique répond à la question de savoir comment marche un apprentissage. La pédagogie est le choix, par l'enseignant, de la manière de mettre cet apprentissage en œuvre. Seule la seconde relève de sa liberté.
Un enseignant peut-il innover sans craindre l'inspection ?
Elle le pense, à condition de savoir rassurer l'inspecteur : lui montrer que l'on instruit, que l'on évalue de temps en temps, sans vouloir lui prouver que l'institution a tort.
Faut-il suivre les modes pédagogiques ?
Elle conseille la prudence : il y a du bon dans chacune, mais l'important est d'en comprendre le sens et de choisir ce qui parle à l'enseignant, sans avoir besoin d'étiquette.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- Les exemples de didactique et de pédagogie, en lecture et en calcul, avec la distinction entre méthodes de « trucs » et méthodes qui donnent du sens.
- L'expérience des poésies menée avec plus de mille enseignants, et ce qu'elle révèle.
- Ses conseils pour dialoguer avec les parents et préparer une inspection.
- Son regard sur la classe flexible et sur les modes pédagogiques.
- Sa conception de l'enseignant comme chercheur, et la place de la collaboration à l'école du Colibri.
