Pourquoi travailler en équipe est-il si difficile pour le cerveau ?
Nous travaillons presque tous en équipe, et ce n'est pas toujours simple. La neuropsychologue Samah Karaki explique ce que les neurosciences apportent à la compréhension du collectif, en se gardant de leur faire dire plus qu'elles ne savent.
Tiré du magazine · n°8Maitriser la "neuroéducation"
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Collaborer demande beaucoup d'énergie au cerveau : il faut écouter, communiquer, décoder les dynamiques du groupe et s'adapter à des façons de penser différentes. Quand un membre de l'équipe se sent exclu, peu reconnu ou en insécurité, son cerveau mobilise ses ressources pour faire face à cette menace, au détriment des capacités qui servent à coopérer. Une équipe fonctionne donc mieux quand elle prend soin des besoins de chacun, clarifie ce qui la rassemble et ne relègue pas les émotions au second plan.
C'est l'analyse de Samah Karaki, docteure en neuropsychologie, dans un entretien publié par le n°8 d'Innovation en Éducation. Après avoir été chercheuse associée à l'Université Pierre et Marie Curie et enseignante à l'Institut de psychologie de Paris Descartes, elle a fondé en 2014 le Social Brain Institute, qui diffuse les apports des neurosciences pour favoriser la résilience et la créativité. Elle a publié chez Dunod Le travail en équipe, un peu de neurosciences pour les pros qui veulent collaborer autrement. Ses réflexions parlent aux équipes pédagogiques comme à tous les collectifs de travail.
Que peuvent apporter les neurosciences au travail d'équipe ?
Un regard complémentaire à celui du management et de la psychologie, répond Samah Karaki : la réunion où personne ne prend la parole ou le collègue que l'on évite peuvent s'éclairer à la lumière du fonctionnement cérébral. Mais elle commence par une mise en garde qui mérite d'être soulignée. Le préfixe « neuro » est devenu très vendeur, souvent sans preuves suffisantes ; le cerveau reste d'une grande complexité et la discipline est jeune. Trop simplifier serait aussi risqué que d'ignorer ce qu'elle apporte.
Sommes-nous faits pour travailler ensemble ?
Oui, à des degrés divers. Depuis les débuts de notre espèce, nous avons coopéré pour nous protéger, partager les ressources et nous soigner, et nous avons tous besoin de liens étroits avec d'autres. Mais être faits pour collaborer ne suffit pas : une équipe efficace se construit. Elle a besoin de confiance, d'objectifs clairs et d'une vision à laquelle chacun peut s'identifier. Sans être amis, ses membres doivent sentir qu'ils appartiennent au collectif, et pouvoir dire ensemble ce qui compte pour eux.
Pourquoi est-ce si compliqué ?
« La collaboration est en quelque sorte coûteuse pour le cerveau. »
La neuropsychologue explique que l'appréhension d'une prise de parole devant les collègues ou une charge de travail excessive déclenchent dans le corps des réactions proches de celles d'une douleur physique ou d'un danger. Quand nos besoins psychologiques ne sont pas satisfaits dans un groupe, l'énergie part vers le système émotionnel, et les fonctions exécutives, celles qui permettent de planifier, de s'adapter et de coopérer, en pâtissent. Collaborer suppose aussi une souplesse mentale : accepter que d'autres interprètent le monde autrement, et rester sincèrement curieux de ces différences.
Faut-il laisser les émotions à la porte ?
Au contraire, selon Samah Karaki, qui appelle à les remettre au cœur de la collaboration. Les émotions ne sont pas de simples perturbations : elles nous aident à donner un sens à ce qui nous arrive. Si on les évite au travail, c'est qu'il est plus confortable de parler de chiffres que de frustration, de reconnaissance ou de justice. L'entretien explique pourquoi ce décalage finit par se voir, et ce qu'il coûte à la confiance.
Elle y aborde aussi les huit besoins de l'être humain décrits dans son livre, et la question de la hiérarchie, qu'elle examine sous l'angle du statut et de la façon dont nous le sentons menacé ou valorisé. Ses réponses, nuancées, sont à lire dans le magazine.
Quels conseils pour une équipe plus sereine ?
Le premier tient en une posture : admettre que nous avons toujours une vision incomplète des autres. Leurs motivations et leurs croyances nous échappent, et la seule issue est de poser des questions jusqu'à être sûr d'avoir compris, en leur laissant l'occasion d'expliquer le contexte de leurs comportements. Le second porte sur les retours réguliers, dont elle souligne une fonction souvent oubliée :
« Le feedback constitue une preuve que le travail que nous fournissons existe pour les autres et, à défaut, pour soi. »
Le rôle des relations dans notre équilibre est approfondi, dans le même numéro, par l'article sur les neurosciences du bonheur. Et l'importance du retour sur ce que l'on fait, côté élèves, est au cœur de celui consacré à l'Oupsologie.
Questions fréquentes
Pourquoi le travail en équipe fatigue-t-il autant ?
Selon Samah Karaki, collaborer mobilise beaucoup d'énergie mentale : écouter, communiquer, comprendre les dynamiques du groupe, s'adapter aux différences. Quand on se sent exclu ou peu reconnu, le cerveau consacre en plus ses ressources à gérer cette menace.
Les neurosciences expliquent-elles tout du travail en équipe ?
Non, et la neuropsychologue le dit elle-même : le préfixe « neuro » est souvent employé sans preuves suffisantes. Les neurosciences offrent un éclairage complémentaire au management et à la psychologie, pas une explication complète.
Comment améliorer la collaboration dans une équipe ?
Elle conseille de poser des questions jusqu'à bien comprendre le point de vue des autres, d'échanger des retours réguliers, de clarifier les valeurs communes et de faire une place aux émotions.
Ce que vous trouverez dans le magazine
- L'entretien complet avec Samah Karaki, docteure en neuropsychologie.
- Pourquoi les émotions sont un centre d'évaluation du monde, et ce qu'elles trahissent quand on les tait.
- Les huit besoins de l'être humain et leur rôle dans un travail d'équipe épanouissant.
- Son regard sur la hiérarchie, le statut et l'utilité d'un leader.
n°8 · Maitriser la "neuroéducation"
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